Un mort, des cas, et personne ne panique vraiment
Le 12 mars 2024, un enfant de 10 ans meurt de la diphtérie à El Youssoufia. Un décès qui aurait pu être évité. Pourtant, les autorités marocaines parlent de « signal de vigilance », pas d’urgence. Comme si la maladie, disparue en Europe depuis des décennies, était un lointain souvenir sans risque. Sauf qu’elle tue encore.
À Souss-Massa, trois autres cas ont été confirmés en quelques semaines. Trois de trop. La diphtérie, c’est la gangrène des muqueuses, les fausses membranes dans la gorge qui étouffent. Les antibiotiques sauvent, mais trop tard souvent. Le vaccin, lui, empêche ça. Alors pourquoi les taux de couverture restent-ils si bas ?
Le vaccin existe depuis 1923, et on s’en fiche
Le vaccin contre la diphtérie, c’est l’un des plus vieux au monde. Développé en 1923, intégré au BCG dès les années 1950, il fait partie des vaccins les plus sûrs et les plus efficaces. Pourtant, au Maroc, seulement 78 % des enfants sont correctement vaccinés (source : OMS, rapport 2022). Un chiffre en baisse depuis 2018.
Pourquoi ?
- La désinformation : Des rumeurs sur les effets secondaires (liés à tort à l’autisme) circulent encore, poussées par des influenceurs ou des groupes anti-vaccins sur les réseaux. Résultat : des parents hésitent, tergiversent, et laissent leurs enfants vulnérables.
- Les campagnes molles : Les programmes de vaccination scolaires existent, mais ils sont mal communiqués. Les centres de santé sont saturés, les stocks parfois en retard. Un enfant non vacciné aujourd’hui, c’est un risque pour toute la communauté.
- L’oubli institutionnel : La diphtérie n’est plus une priorité. Les épidémies de COVID, de rougeole ou de poliomyélite ont accaparé l’attention. Mais une maladie éradiquée en Europe peut resurgir en quelques mois si on baisse la garde.
Le Maroc joue à l’apprenti sorcier
En 2018, une mini-épidémie avait touché la région de Casablanca. Quatre cas, dont un mort. Aucune réaction forte. Aujourd’hui, les cas se multiplient, mais les autorités misent sur la « surveillance active » plutôt que sur des mesures radicales.
- Pas de rappel massif : Contrairement à la France ou à l’Allemagne, où des campagnes de rappel ciblées ont été lancées en 2023, le Maroc ne propose pas de rattrapage systématique.
- Les stocks ? On verra plus tard : Selon des sources du ministère de la Santé, les réserves de vaccins sont « suffisantes », mais personne ne précise si elles couvrent une éventuelle flambée. Un flou dangereux.
- La communication ? À la traîne : Les alertes sanitaires sont diffusées, mais trop tard. Les médias locaux relaient les cas… après coup. Comme si on attendait que la maladie frappe pour réagir.
Ce que les chiffres cachent vraiment
Le Maroc n’est pas seul dans ce cas. En Europe, la diphtérie a fait des retours localisés en Allemagne (2018), en Pologne (2020), et même en France (2023, un cas importé). Mais là -bas, on a réagi.
- En Allemagne, après une flambée dans un foyer de migrants, les autorités ont lancé une campagne de rappel urgente. Résultat : zéro nouveau cas en 2021.
- En France, Santé Publique France a émis un avis en 2023 pour inciter les médecins à vérifier les carnets de vaccination des patients à risque.
Au Maroc ? Rien.
Le vrai problème : on croit que c’est fini
La diphtérie, c’est l’exemple parfait d’une maladie qu’on oublie parce qu’elle a disparu. Mais les bactéries, elles, ne l’ont pas fait.
- Elles survivent dans l’environnement, sur les surfaces, dans les eaux usées mal traitées.
- Elles voyagent : un touriste non vacciné, un travailleur migrant, et hop, la bactérie (Corynebacterium diphtheriae) se réinstalle.
- Elles tuent encore : Au Pakistan, en 2022, 12 morts ont été recensés. En Inde, 17 cas en 2023.
Alors pourquoi le Maroc reste-t-il sourd ?
Parce que les épidémies, ça se gère quand elles font peur. La diphtérie, aujourd’hui, ça fait peur à personne. Mais ça devrait.
Ce qu’il faudrait faire, tout de suite
- Un rappel obligatoire pour les enfants non vaccinés : Pas besoin de paniquer, mais une campagne ciblée dans les zones à risque (Souss-Massa, El Youssoufia) serait un premier pas.
- Des stocks de vaccins en réserve permanente : Comme pour la variole, avoir un plan B. Pas dans trois mois, maintenant.
- Arrêter de minimiser le danger : Dire « signal de vigilance » quand un enfant meurt, c’est insultant pour les familles. La santé publique, ça se prend au sérieux.
- Traquer les fausses infos : Les influenceurs qui propagent des mensonges sur les vaccins devraient être sanctionnés. La désinformation tue, littéralement.
Le vrai danger, ce n’est pas la bactérie. C’est l’indifférence.
La diphtérie, c’est comme un fantôme : on croit qu’elle a disparu, mais elle revient quand on baisse la garde. Au Maroc, on a baissé la garde.
Les cas actuels ne sont qu’un avant-goût. Si rien ne change, la prochaine fois, ce ne sera pas trois enfants, mais trois cents.