La diphtérie, ce fantôme des manuels médicaux
En 2023, la diphtérie, c’est comme le paludisme dans les villes : on en parle en cours de médecine, mais ça n’existe plus. Sauf que si. Et ça tue. Cette bactérie, Corynebacterium diphtheriae, se transmet par gouttelettes, par contact, par objets souillés. Elle s’attaque aux muqueuses, étouffe les voies respiratoires, et si on ne la soigne pas à temps, elle emporte ses victimes. En France, le dernier cas autochtone remonte à 1986. Depuis, on vaccine, on surveille, on croit avoir dompté le monstre.
Sauf que les camps de migrants, eux, ne sont pas dans les livres de vaccinologie. Loon-Plage, c’est 1 500 personnes entassées dans des conditions indignes, selon les associations comme la Cimade. Pas d’eau courante, pas d’assainissement digne de ce nom, des tentes pourrientes, des enfants qui jouent dans la boue. Un terrain de jeu idéal pour les bactéries.
L’exilé qui est mort avait 30 ans. Il vivait dans ce camp depuis des mois. Personne ne sait s’il était vacciné. Personne ne sait non plus si d’autres personnes ont été exposées. L’ARS, elle, se tait. « Aucun nouveau cas », répète-t-elle. Mais comment le savoir, si on ne teste pas ?
Le silence des autorités, ou l’art de ne pas voir
En 2015, un foyer de diphtérie avait éclaté en Grèce, dans les camps de réfugiés. Résultat : 11 morts. L’OMS avait sonné l’alerte, les vaccins avaient été distribués en urgence. Huit ans plus tard, on recommence les mêmes erreurs.
À Loon-Plage, en 2022, une épidémie de rougeole avait fait rage. 12 cas confirmés, des dizaines de personnes exposées. La réponse ? Une campagne de vaccination en urgence, des tests, des communiqués. Pour la diphtérie, rien. Pas de campagne, pas de dépistage massif, pas d’alertes. Juste ce mort, et ce « aucun nouveau cas » qui sent le mensonge par omission.
Pourquoi cette différence de traitement ? Parce que la rougeole, ça fait peur aux parents français. La diphtérie, c’est vieux, c’est lointain, ça ne fait pas vendre de vaccins. Les camps, eux, on les oublie.
Les camps, ces zones grises où la santé n’existe pas
Loon-Plage, c’est le visage caché de la politique migratoire française. Un camp « sauvage », comme on dit, mais géré par l’État. Des tentes, des toilettes chimiques, des distributions de nourriture qui ressemblent à de l’aumône. Et au milieu de ça, des maladies qui reviennent comme un boomerang.
En 2020, une étude de Médecins du Monde révélait que 40 % des migrants dans les camps du Nord n’avaient pas accès aux soins. Pas de médecin à temps plein, pas de suivi des épidémies, des infirmiers qui font ce qu’ils peuvent avec trois fois rien. La diphtérie, comme le tétanos ou la tuberculose, prospère dans ces conditions.
Pourtant, quand un enfant français attrape la coqueluche, les médias hurlent, les politiques promettent des vaccins gratuits, les laboratoires sortent des communiqués. Quand un exilé meurt de diphtérie, on enterre l’affaire.
Ce que personne ne dit sur les risques réels
L’ARS des Hauts-de-France a raison sur un point : la diphtérie ne se transmet pas comme une grippe. Il faut un contact prolongé, des conditions d’hygiène désastreuses, une population vulnérable. Mais ça ne veut pas dire que le risque est nul.
En 2022, un cas de diphtérie a été détecté en Allemagne, chez un migrant non vacciné. En 2021, un foyer avait éclaté en Ukraine, avec 10 morts. La maladie circule, et elle frappe ceux qu’on a oubliés.
À Loon-Plage, personne ne sait combien de personnes ont été exposées. Personne ne sait si d’autres cas vont apparaître. Parce qu’on ne teste pas. Parce qu’on ne surveille pas. Parce que ces vies-là, elles ne comptent pas assez pour déclencher une alerte.
La vraie question n’est pas médicale, mais politique
La diphtérie, on peut la soigner. Mais on ne peut pas soigner un système qui abandonne des milliers de personnes à leur sort.
En 2023, la France a dépensé 1,2 milliard d’euros pour les centres de rétention administrative, ces lieux où on enferme les migrants en attendant de les expulser. Pour les camps, pour les soins, pour la prévention ? Quelques millions, étalés sur des années, avec des résultats dignes du XIXe siècle.
Ce mort de Loon-Plage, il ne servira pas à grand-chose. Sauf à rappeler que tant qu’on traitera les migrants comme des parias, les maladies aussi les traiteront comme des parias.
La prochaine fois qu’un exilé attrapera la diphtérie, ou la tuberculose, ou le choléra, on fera semblant de ne pas voir. Parce que ça dérange. Parce que ça coûte cher. Parce que ça rappelle que la France, derrière ses belles paroles, a toujours eu du mal à regarder ses ombres en face.
La vraie épidémie, ce n’est pas la bactérie. C’est l’indifférence.