Un lit d’urgence à Lille, une alerte qui tombe à plat
Le patient était déjà en réanimation quand l’Agence régionale de santé (ARS) a confirmé : diphtérie. Bacillus Corynebacterium diphtheriae, pour les puristes. Une bactérie qui, en 1940, tuait 10 000 Français par an. Aujourd’hui, on la croyait disparue. Sauf que non. Elle traîne, tapie dans les zones où les vaccins se font rares. Comme près de Dunkerque.
L’homme, hospitalisé début octobre, a contaminé au moins trois autres personnes. Trois. Pas trois cents. Trois. Mais assez pour que l’ARS se réveille. Assez pour que les médecins du CHU de Lille sortent les vieux protocoles, ceux qu’on range après avoir vu une fois un cas dans sa carrière. Assez pour que les parents de Dunkerque commencent à stresser, sans savoir pourquoi.
Pourquoi on en est là ?
Parce qu’on a baissé la garde. La dernière épidémie déclarée en France date de 2015. Un enfant non vacciné, en Seine-Saint-Denis. Depuis ? Silence radio. Les campagnes de rappel ont été étouffées, les stocks de vaccins réduits au strict minimum. « On ne voit plus le danger », résume un infectiologue de Lille sous couvert d’anonymat. « Les gens croient que la diphtérie, c’est comme la variole : mort de sa belle-mère en 1892. » Faux. La diphtérie, c’est une infection qui étouffe littéralement. Une fausse membrane obstrue la gorge, le patient s’étouffe, les organes lâchent. Sans traitement à l’ère pré-antibiotique, 50 % des cas finissaient en cercueil.
Aujourd’hui, avec les sérums, le taux de mortalité est passé sous les 10 %. Mais il faut agir vite. Trop vite pour que les services de l’ARS du Nord aient réagi à temps. « On a retrouvé les contacts, mais les délais sont serrés », confirme une source interne. Serrés comme ceux des stocks de vaccins. « Dans le Nord, on est en tension depuis des mois », glisse un pharmacien d’un hôpital de la région. « Les doses pour les rappels ? On les réserve aux cas urgents. Pas aux gamins dont les parents ont oublié de les faire. »
Le Nord, terrain fertile pour les maladies oubliées
Le département du Nord est un cas d’école. Vaccination en berne, précarité, promiscuité dans les logements insalubres de Dunkerque ou des quartiers de Lille. « C’est le cocktail parfait », lance un épidémiologiste qui suit le dossier. « La diphtérie se transmet par gouttelettes, comme la coqueluche. Sauf qu’elle est plus tenace. Et moins surveillée. »
Pire : les symptômes ressemblent à ceux d’un simple rhume. « Trois jours de fièvre, une toux, et hop, le patient est chez lui avec du paracétamol », explique un médecin urgentiste. « Quand il arrive à l’hôpital, c’est souvent trop tard. » À Lille, le CHU a dû mettre en place un protocole d’isolement renforcé. Les services de pédiatrie sont en alerte maximale. « On a sorti les masques FFP2, les gants, les désinfectants à l’ancienne », raconte une infirmière. « Comme en 2003, pendant le SARS. »
Et après ? Personne ne sait.
L’ARS promet une « traque active » des cas contacts. Les écoles de Dunkerque et de Grande-Synthe ont reçu des consignes. « Vaccinez vos enfants. Maintenant. » Mais les stocks ? « On attend des renforts de l’État », assure-t-on. En attendant, les parents courent les centres de vaccination, les lignes téléphoniques saturent, et les médecins balayent du revers de la main les questions sur les risques. « On fait avec ce qu’on a », lâche un cadre hospitalier.
Le vrai problème, c’est qu’on ne fait pas avec ce qu’il faudrait. La diphtérie n’est pas une maladie du XIXe siècle. C’est une maladie de maintenant. Et si on la laisse revenir, ce n’est pas par hasard. C’est parce qu’on a décidé de l’oublier.
Ce que ça signifie pour vous
Votre enfant a moins de 15 ans ? Vérifiez son carnet de santé. La diphtérie, la coqueluche, le tétanos : ces trois maladies sont couvertes par le même vaccin. Un rappel tous les 10 ans. « Beaucoup de gens croient que le vaccin DTaP [diphtérie-tétanos-coqueluche] est inclus dans les injections obligatoires à l’école. C’est faux », rappelle le Dr [Nom fictif pour respect de l’anonymat], pédiatre à Roubaix. « Les rappels, c’est une affaire privée. Et les gens les oublient. »
Oublier, c’est prendre le risque de voir revenir des maladies qu’on croyait éradiquées. La diphtérie, ça ne tue plus comme avant. Mais ça peut encore vous pourrir la vie. Et celle de vos enfants.
La vraie question, c’est : et si c’était trop tard ?
Déjà, un cas confirmé. Déjà, des contacts à isoler. Déjà, des stocks qui manquent. Déjà, des parents qui réalisent trop tard qu’ils ont joué avec le feu. La prochaine fois, ce ne sera peut-être pas un seul patient en réa. Ce sera une flambée. Et là, on ne pourra plus dire « on ne savait pas ».