La diphtérie resurgit à Agadir, les vaccins traînés aux pieds

Deux foyers familiaux à Agadir. Un épidémiologiste balance : *« Quand on est protégé, cette maladie ne se transmet pas »*. Pourtant, les chiffres mentent. Voici pourquoi le Maroc trébuche sur une infection qu’on croyait morte.

Publié le 6 octobre 2026 à 10:18
La diphtérie resurgit à Agadir, les vaccins traînés aux pieds

Pourquoi la diphtérie revient-elle en force ?

Le Maroc a un problème : il vaccine mal. Pas par négligence, pas par ignorance, mais par défaut de système. Les campagnes de vaccination ciblent les zones à risque, les enfants de moins de 5 ans, les populations précaires. Sauf qu’à Agadir, comme ailleurs, les trous se multiplient. En 2022, seulement 78 % des enfants marocains étaient à jour pour le DTP (diphtérie-tétanos-poliomyélite), selon l’OMS. Un taux en baisse depuis 2019. La diphtérie, elle, profite du vide.

Heikel ne tourne pas autour du pot : « Les foyers actuels touchent des familles non vaccinées, ou mal vaccinées. » Traduction : le vaccin existe, mais il n’atteint pas ceux qui en ont besoin. Les raisons ? Plusieurs.

  1. Les centres de santé ferment les yeux. À Agadir, comme dans d’autres villes, les stocks de vaccins arrivent en retard. Les soignants, débordés, priorisent les urgences. « On vaccine un enfant grippé avant un enfant sain, parce que le parent du premier insiste. » Un médecin anonyme du CHU d’Agadir, qui demande l’anonymat, l’admet sans fard : « La diphtérie, ça fait peur, mais ça ne fait pas de bruit. » Jusqu’à ce que ça fasse des morts.

  2. Les parents ignorent le risque. « On leur parle de rougeole, de COVID, mais pas de diphtérie. » Heikel le dit sans détour : l’information est biaisée. Les campagnes sanitaires marocaines misent sur les maladies « visibles », celles qui font des épidémies médiatisées. La diphtérie, elle, tue lentement, par asphyxie. Pas de fièvre à 40°, pas de toux qui alerte. Juste une gorge qui se ferme, un souffle qui devient sifflement. « Ça ne fait pas de bruit, donc ça n’existe pas. »

  3. Le vaccin coûte cher pour ceux qui ne peuvent pas se le payer. À 50 dirhams la dose (environ 5 euros), c’est peu. Sauf que dans les bidonvilles d’Agadir, une famille sur trois vit avec moins de 3 000 dirhams par mois. Choisir entre un vaccin et un sac de farine, c’est facile.

Ce que les chiffres ne disent pas

L’OMS classe le Maroc dans la catégorie « pays à risque modéré » pour la diphtérie. Un euphémisme. En réalité, le pays est en zone grise : assez vacciné pour éviter les épidémies, assez mal couvert pour laisser des brèches. Ces brèches, ce sont les foyers d’Agadir.

Heikel sort un chiffre qui claque : « Entre 2010 et 2020, le Maroc a enregistré 123 cas de diphtérie. » Officiellement. Mais les cas non déclarés ? Les diagnostics manqués ? Les morts à domicile, sans certificat ? Personne ne les compte.

Pire : le système de surveillance est défaillant. Les hôpitaux publics manquent de kits de diagnostic rapides. Résultat ? Un enfant tousse, on lui donne de l’antibiotique large spectre. Si c’est de la diphtérie, ça marche… jusqu’à ce que ça ne marche plus. « On traite les symptômes, pas la cause. »

Pourquoi personne ne tire la sonnette d’alarme ?

Parce que la diphtérie, c’est la maladie des pauvres. Elle ne frappe pas les quartiers aisés d’Agadir, où les enfants sont vaccinés à la naissance et suivis par des pédiatres privés. Elle frappe les familles qui habitent dans des maisons sans eau courante, où les enfants partagent des couverts et dorment à plusieurs dans une pièce.

Heikel le résume en une phrase : « Les épidémies, ça se voit. Les résurgences, ça se cache. »

Et puis, il y a la question politique. Le Maroc a un bilan sanitaire à défendre. Reconnaître une résurgence de diphtérie, c’est admettre un échec. Mieux vaut minimiser.

Que faire, maintenant ?

Heikel propose trois choses. Aucune n’est nouvelle.

  • Vacciner massivement, et vite. Pas seulement les enfants, mais tous les adultes non immunisés. La diphtérie ne tue pas que les petits. En 2016, un foyer à Casablanca a touché des adolescents de 15 ans.
  • Former les médecins de ville. « Un généraliste doit savoir reconnaître une diphtérie en 10 secondes. » Aujourd’hui, beaucoup la confondent avec une angine ou une allergie.
  • Arrêter de jouer les sourds. « Si on avait réagi après le premier foyer d’Agadir, on n’en serait pas là. » Mais personne ne veut entendre parler de diphtérie. Parce que ça fait vieux jeu. Parce que ça rappelle que, malgré les progrès, le Maroc reste un pays où des maladies du XIXᵉ siècle refont surface.

Le vrai problème, c’est l’indifférence

La diphtérie ne tue plus comme avant. Elle étouffe. Lentement. Sans faire de vagues. Sans déclencher de panique. Juste assez pour que les familles touchées se taisent, par honte ou par peur.

Heikel conclut, brutal : « On parle de la COVID, du paludisme, du VIH. Mais la diphtérie, on l’oublie. Pourtant, elle est là. Et elle attend. »

Ce qu’il ne dit pas, c’est que la prochaine fois, elle ne frappera peut-être pas qu’à Agadir.

Elle frappera là où on ne la verra pas.

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R Galaxie Rédaction

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