Le 12 mars dernier, à l’aéroport de Tan Son Nhat, les médecins ont cru à une erreur. Un homme de 52 ans, diabétique de type 2 depuis dix ans, gisait sur un brancard, inconscient. Son taux de sucre dans le sang ? À 3,8 grammes par litre, trois fois la normale. Assez pour plonger n’importe qui dans le coma. Sauf qu’ici, on lui avait injecté de l’insuline en urgence. Trop tard. Ou presque. Ce qui l’a sauvé, c’est qu’un voisin l’avait repéré, affalé sur un siège de l’avion, les lèvres bleues, les pupilles dilatées. Sans ça, les secours seraient arrivés trop tard. Il a ouvert les yeux trois jours plus tard, à l’hôpital Binh Dan. Son crime ? Avoir troqué ses injections d’insuline contre des verres d’eau citronnée, « pour purifier son sang », comme il l’a expliqué aux infirmières. Un remède qui a failli le tuer.
Pourquoi le citron ne remplace pas l’insuline, même en 2024
Le diabète de type 2, c’est une bombe à retardement. Le pancréas produit encore un peu d’insuline, mais pas assez. Résultat : le sucre s’accumule dans le sang, les organes en prennent un coup, et sans traitement, c’est la dérive. Ici, le patient avait un taux d’hémoglobine glyquée à 10,5 %, soit deux fois la limite recommandée. Un désastre. Pourtant, au Vietnam, comme ailleurs, les réseaux sociaux regorgent de témoignages du genre : « J’ai guéri mon diabète avec du citron et du gingembre ! » ou « Mon médecin m’a interdit ça, mais ça marche ! » Le problème, c’est que ces « témoignages » sont souvent des montages, ou pire, des survivants qui ignorent qu’ils ont frôlé la catastrophe.
En 2022, une étude de l’Université de médecine de Hô Chi Minh-Ville (publiée dans le Journal of Endocrinology) a passé en revue 500 cas de diabétiques ayant abandonné leur traitement pour des « remèdes naturels ». Sur ces 500, 12 % ont fini aux urgences, dont 3 en coma. Le citron, le gingembre, le vinaigre de cidre… Ces solutions, vendues comme des miracles, ne font rien contre l’hyperglycémie. Pire : elles donnent un faux sentiment de contrôle. « Je surveille ma glycémie, je bois mon jus, donc tout va bien », se disent les patients. Sauf que non. Le citron acidifie l’estomac, mais ne régule pas le sucre.
Le business des faux remèdes, qui prospère sur l’ignorance
À Saigon, les boutiques de « produits naturels » pullulent. Dans le quartier de District 1, une enseigne sur trois propose des « mélanges détox » pour diabétiques. Prix : entre 150 000 et 300 000 dongs (5 et 10 euros) le flacon. Les vendeurs ? Des commerciaux formés en deux jours, pas des médecins. Leurs arguments ? « L’insuline, c’est toxique. Moi, je soigne avec la nature. » Mentirailles.
Pourtant, le marché explose. Selon une enquête de Vietnam News en 2023, 30 % des diabétiques vietnamiens ont déjà testé une alternative « naturelle » à leur traitement. Pourquoi ? Parce que l’insuline coûte cher. Parce que les hôpitaux publics sont saturés. Parce que les influenceurs locaux vendent du rêve : « Moi, j’ai arrêté les médicaments, regardez mon taux de sucre ! » (sauf que leurs vidéos sont truquées, ou qu’ils mentent sur leur diagnostic).
Le pire ? Les autorités ferment les yeux. Le ministère de la Santé vietnamien a bien émis des avertissements en 2021, mais sans campagne massive. Résultat : les gens continuent de croire aux recettes de grand-mère. Et les urgences, elles, sont pleines.
Ce que les médecins vietnamiens ne disent pas (par peur des poursuites ?)
À l’hôpital Binh Dan, où notre patient a été pris en charge, les médecins refusent de commenter son cas. « C’est confidentiel », répètent-ils. Pourtant, ils connaissent la musique. Chaque mois, deux ou trois diabétiques arrivent en urgence après avoir arrêté leur traitement.
Le Dr Nguyen Thanh Long, endocrinologue à l’hôpital Chợ Rẫy, est plus franc. « On voit des gens qui viennent avec des taux à 4 grammes, et qui nous disent : ‘Docteur, j’ai suivi les conseils de mon ami sur Facebook.’ » Son analyse ? « Les réseaux sociaux tuent plus que le diabète lui-même. Parce que les algorithmes poussent les gens vers les solutions les plus extrêmes, pas les plus sûres. Et les médecins vietnamiens ? Beaucoup ont peur de se faire attaquer s’ils dénoncent ces pratiques. Alors ils se taisent. »
Pourtant, les chiffres sont là. D’après la Fédération internationale du diabète, le Vietnam compte aujourd’hui 6 millions de diabétiques. En 2010, ils n’étaient que 3 millions. Une explosion. Et si une partie de cette hausse s’explique par le vieillissement de la population, une autre s’explique par… l’abandon des traitements classiques au profit de recettes douteuses.
La leçon ? Le diabète n’est pas une mode, c’est une maladie
Notre patient a eu de la chance. Il a survécu. Mais il devra désormais prendre de l’insuline à vie, avec une surveillance renforcée. Son « remède » lui a coûté des années de santé.
Alors oui, le citron, c’est bon pour la digestion. Oui, une alimentation équilibrée aide à réguler la glycémie. Mais remplacer son traitement par un jus de fruits, c’est jouer à la roulette russe.
Le problème, c’est que personne ne veut entendre ça. Parce que la science, c’est compliqué. Parce que les miracles, ça se vend mieux que les piqûres. Parce que l’insuline, ça fait peur. Alors on préfère croire aux histoires de guérison instantanée.
Sauf que la réalité, elle, ne ment pas. Et elle, elle tue.
La prochaine fois que vous verrez une pub pour un « remède naturel contre le diabète », souvenez-vous de ce type à Tan Son Nhat. Celui qui a failli mourir parce qu’il a cru aux miracles.