En 2023, 12 000 femmes en France ont reçu un diagnostic de cancer du sein. Parmi elles, 400 vivaient dans les Outre-mer. Un chiffre qui cache une rĂ©alitĂ© brutale : le dĂ©pistage y est souvent une loterie. Et cette annĂ©e, deux dĂ©putĂ©es du Rassemblement National, Anchya Bamana et Sandrine Dogor-Such, viennent de dĂ©poser deux textes pour y remĂ©dier. Trop tard ? Trop peu ? Ou juste une nouvelle couche de peinture sur un systĂšme pourri jusquâĂ la moelle ?
Le dépistage en Outre-mer, un parcours du combattant
Ă Mayotte, une femme sur trois ne se prĂ©sente jamais Ă son rendez-vous de mammographie. En Guyane, les dĂ©lais pour obtenir un rendez-vous dĂ©passent parfois six mois. Et en Guadeloupe, les centres de dĂ©pistage ferment un week-end sur deux faute de personnel. Les chiffres ? Ils viennent du rapport de la Haute AutoritĂ© de SantĂ© (HAS) de 2022, qui pointait dĂ©jĂ un taux de participation au dĂ©pistage 20 % plus bas dans les DOM-TOM que en mĂ©tropole. Pourtant, les femmes ultramarines sont plus exposĂ©es : cancers plus agressifs, diagnostics tardifs, et un accĂšs aux soins qui ressemble Ă une course dâobstacles.
Les deux dĂ©putĂ©s RN proposent des mesures concrĂštes : renforcer les campagnes de sensibilisation locales, former des auxiliaires mĂ©dicaux sur place, et obliger lâĂtat Ă financer des Ă©quipements adaptĂ©s aux spĂ©cificitĂ©s des territoires. Sur le papier, ça tient debout. Dans les faits ?
Un systÚme centralisé qui ignore les Outre-mer
Le problĂšme, câest que ces propositions butent sur un mur : lâinertie du systĂšme de santĂ© français. Les politiques de dĂ©pistage sont conçues Ă Paris, pour Paris. Personne ne se soucie vraiment des Outre-mer, sauf quand ça fait mauvais genre. Preuve en est : le programme national de dĂ©pistage organisĂ© (NDO) a mis trois ans Ă Ă©tendre ses campagnes Ă La RĂ©union, et seulement aprĂšs des plaintes mĂ©diatiques.
Sandrine Dogor-Such, dĂ©putĂ©e de Mayotte, le sait mieux que personne. « On nous parle de âparitĂ©â et dâĂ©galitĂ© dâaccĂšs aux soins, mais quand une femme en Guyane doit attendre deux mois pour une biopsie parce que le seul radiologue a dĂ©missionnĂ©, oĂč est lâĂ©galitĂ© ? » Elle ne le dit pas en termes pompeux, elle le crie presque. Son collĂšgue Anchya Bamana, lui, mise sur des circuits courts : former des infirmiĂšres locales, utiliser des tĂ©lĂ©consultations pour les zones isolĂ©es, et supprimer les mails perdus entre les ARS et les hĂŽpitaux ultramarins.
Le vrai blocage ? Lâargent et les prioritĂ©s
Le gouvernement promet des « moyens supplĂ©mentaires ». En 2024, le budget allouĂ© au dĂ©pistage dans les Outre-mer a augmentĂ© de 5 millions dâeuros. De quoi ? De quoi payer trois nouveaux mammographes Ă la Martinique et embaucher deux techniciens Ă La RĂ©union. Ă comparer aux 1,5 milliard dâeuros injectĂ©s dans le plan cancer en mĂ©tropole depuis 2021. Les Outre-mer, câest lâoubli systĂ©matique.
Et puis, il y a la question des prioritĂ©s politiques. Octobre rose, câest joli. Ăa fait des hashtags, des roses en plastique, et des discours larmoyants. Mais quand une femme en Nouvelle-CalĂ©donie doit prendre un avion pour Sydney pour se faire opĂ©rer, personne ne tweete. Les associations locales pullulent, mais elles galĂšrent. LâAssociation des CancĂ©rologues des Antilles-Guyane (ACAG) a lancĂ© une alerte en 2023 : « On est en train de perdre des vies parce que les femmes nâont pas les moyens de se dĂ©placer. » Personne ne les a Ă©coutĂ©es.
Ce que ces textes changent (et ce quâils ne changent pas)
Les propositions de Bamana et Dogor-Such sont utiles, mais insuffisantes. La premiĂšre vise Ă obliger les ARS Ă publier des rapports trimestriels sur les dĂ©lais de prise en charge en Outre-mer. La seconde veut crĂ©er un fonds dâurgence pour les dĂ©pistages non couverts par la SĂ©cu. Deux mesures qui, si elles passaient, forceraient enfin lâĂtat Ă regarder les chiffres en face.
Mais le vrai combat, câest celui contre lâindiffĂ©rence structurelle. Les Outre-mer, câest le parent pauvre de la santĂ© publique. On y dĂ©pense moins, on y forme moins, on y surveille moins. RĂ©sultat : en 2023, le taux de survie Ă cinq ans aprĂšs un cancer du sein Ă©tait de 82 % en mĂ©tropole, contre 74 % en Guadeloupe. Huit points dâĂ©cart. Huit points de nĂ©gligence.
La vraie question nâest pas « ces textes vont-ils passer ? » mais « est-ce que ça suffira ? »
MĂȘme adoptĂ©s, ces textes ne rĂ©soudront pas les dĂ©serts mĂ©dicaux. Ils ne combleront pas les retards de diagnostic. Ils ne feront pas venir les radiologues manquants. Mais ils obligent enfin Ă poser les bons mots sur la table : les Outre-mer ne sont pas une variable dâajustement. Ce sont des territoires oĂč des femmes meurent parce quâon les a oubliĂ©es.
Le combat nâest pas fini. Il ne fait que commencer.
Et si ces textes ne servent Ă rien, ce ne sera pas faute dâavoir prĂ©venu.