1 mère sur 6 sombre dans le silence après un accouchement

En Suisse, une femme sur six souffre de dépression post-partum. Pourtant, les médecins ignorent souvent les signes, les familles minimisent les symptômes, et les enfants paient le prix. La COFF veut changer ça, mais les blocages sont nombreux. Voici pourquoi le système échoue encore.

Publié le 15 septembre 2026 à 20:17
1 mère sur 6 sombre dans le silence après un accouchement

Le bébé a trois semaines. La mère sourit en photo, les yeux cernés, un café à moitié bu posé sur la table basse. Personne ne voit qu’elle ne dort plus depuis des nuits. Personne ne remarque qu’elle pleure en cachette, qu’elle compte les heures jusqu’à ce que son enfant s’endorme pour pouvoir respirer, enfin. Juste un peu. Les amis lui disent : « C’est normal, vous êtes épuisée. » Son médecin généraliste, lui, lui prescrit des vitamines et un peu de patience. « Ça va passer. » Sauf que non. Trois mois plus tard, elle avouera à une sage-femme, entre deux sanglots, qu’elle a des pensées noires. « Vous êtes en dépression post-partum. » La phrase tombe comme un diagnostic. Trop tard pour elle, peut-être, mais pas pour les 150 000 femmes suisses qui accouchent chaque année et dont une sur six va vivre ça. Et personne ne les voit venir.

Le chiffre que les hôpitaux ne veulent pas afficher

La COFF, la Commission fédérale pour les questions familiales, le rappelle depuis des années : la dépression post-partum (DPP) touche 15 à 20 % des femmes en Suisse, selon les études. Un chiffre stable, tenace, qui ne baisse pas. Pourtant, dans les maternités, on en parle peu. « On nous forme à repérer les urgences, hémorragies, prééclampsie, mais pas à détecter une mère qui s’effondre psychiquement », confie une puéricultrice de l’hôpital universitaire de Genève, sous couvert d’anonymat. « Les protocoles ne l’incluent pas. » Résultat : les femmes attendent en moyenne six mois avant d’oser en parler, quand elles osent. Six mois, c’est le temps qu’il faut pour que l’enfant développe des troubles du sommeil, des angoisses de séparation, voire des retards de langage. « Les bébés sentent quand leur mère est mal », explique le pédopsychiatre Jean-Pierre Zihl, auteur de « Les enfants des mères dépressives ». « Ils pleurent plus, ils se crispent. Mais on attribue ça à des ‘difficultés d’attachement’ sans creuser. »

Le pire ? Les pères sont souvent les derniers informés. « Mon mari a cru que je faisais une crise de nerfs », raconte Claire, 34 ans, mère de deux enfants, qui a mis deux ans à obtenir un suivi. « Il ne comprenait pas pourquoi je ne ‘rebondissais’ pas, comme dans les films. » Pourtant, les hommes sont aussi touchés : 10 % des nouveaux pères développent une dépression post-natale, selon l’Université de Zurich. Mais eux, on ne leur pose jamais la question.

Pourquoi les médecins ferment les yeux

Il y a trois raisons, et aucune n’est anodine.

  1. Le temps. Une visite post-natale dure 15 minutes. « On a le temps de vérifier que le bébé tète, pas d’explorer l’humeur de la mère », admet une gynécologue de Lausanne. « Et puis, qui va payer pour un bilan psychologique quand la mutuelle ne couvre même pas les séances de couple ? »

  2. La honte. « Beaucoup de femmes ont peur d’être jugées ‘faibles’ ou ‘mauvaises mères’, explique la psychologue Muriel Brossard, spécialiste des DPP. « Elles croient que si elles avouent, on leur enlèvera leur enfant. » Un mythe tenace, alimenté par des clichés comme « Les hormones, ça passe tout seul » ou « Vous devriez être heureuse, vous avez un bébé ! »

  3. Le système. En Suisse, il n’y a pas de dépistage systématique de la DPP. Pas de questionnaire standardisé à J3, J7, J30. Rien. « On est en retard de 20 ans sur la France ou le Canada », regrette la COFF. Pourtant, des outils existent : le test d’Edimbourg, par exemple, prend cinq minutes. « Mais qui va le remplir ? Les sages-femmes sont surchargées. Les médecins généralistes, sous-payés pour ce genre de suivi. »

Et puis il y a le lobby. Celui des psychologues, des psychiatres, des thérapeutes… qui voient d’un mauvais œil un dépistage trop large. « Si on repère tout le monde, on va saturer les services », argumente un représentant de l’Association suisse de psychiatrie. « La DPP légère, ça se soigne tout seul. » Sauf que la DPP légère, c’est rarement léger. Sans prise en charge, elle peut virer au cauchemar : automutilations, idées suicidaires, négligence grave de l’enfant. « On a eu une mère qui a laissé son bébé pleurer 12 heures d’affilée parce qu’elle ne supportait plus son cri », raconte une assistante sociale de l’enfance à protection. « Personne ne l’avait alertée. »

Ce que les politiques font (et ne font pas)

En 2020, le Parlement suisse a enfin reconnu la DPP comme un problème de santé publique. Résultat ? Une ligne budgétaire de 500 000 francs par an pour former les professionnels. Soit 0,003 % du budget de la santé. « C’est une blague », lance une élue verte, exaspérée. « On dépense des millions pour des médicaments contre la dépression classique, mais pour la DPP, on fait les économies de bout de chou. »

La COFF propose trois mesures concrètes :

  • Un questionnaire obligatoire à J3 et J30 post-accouchement, rempli par la mère et le père.
  • Des lignes téléphoniques dédiées, 24h/24, pour les urgences (aujourd’hui, les femmes doivent composer le 143, la ligne nationale de prévention du suicide, et expliquer leur situation à un inconnu).
  • Un congé post-natal prolongé pour les pères, pour briser l’isolement des mères.

Problème : les cantons bloquent. « La santé est une compétence cantonale », rappelle un porte-parole du gouvernement bernois. « Chacun fait comme il veut. » Résultat : à Genève, il y a des groupes de parole pour les mères dépressives. À Zurich, rien. À Neuchâtel, une seule psychologue dédiée. « C’est la loi de la jungle », résume une mère de Bâle, qui a dû payer 200 francs par séance pour un suivi.

L’enfant paye la note

Quand une mère sombre, l’enfant trinque. Les études sont formelles :

  • 30 % des enfants de mères ayant souffert de DPP développent des troubles anxieux ou dépressifs plus tard.
  • Les bébés ont 2 fois plus de risques de faire des crises d’angoisse à l’école maternelle.
  • Les adolescents issues de mères dépressives ont un QI moyen inférieur de 5 points à la normale (étude de l’Université de Bâle, 2018).

« On ne parle jamais des enfants dans cette histoire », s’indigne Jean-Pierre Zihl. « Pourtant, c’est eux qui paient le prix le plus lourd. » Prenez le cas de Léa, 8 ans, dont la mère a fait une DPP non traitée. « Elle ne me parlait plus, elle avait peur que je ‘disparaisse’ comme sa mère parfois », raconte son père. « Aujourd’hui, elle a des troubles du comportement. Et on nous a dit : ‘C’est de votre faute, vous n’avez pas assez communiqué.’ »

Le paradoxe suisse : un pays où tout est ultra-contrôlé, ultra-réglementé… sauf la santé mentale des jeunes mères. « On dépense des milliards pour des autoroutes, des hôpitaux high-tech, mais pour aider une mère qui ne peut plus se lever le matin, on lui dit : ‘Tenez bon. ’ »

La vraie question n’est pas « Comment les aider ? » mais « Qui va payer ? »

Voilà le nœud du problème. En Suisse, la santé mentale coûte cher. Une thérapie, c’est 150 francs la séance. Un suivi psychiatrique, 200 francs. Les mutuelles remboursent… si elles veulent. « Beaucoup de caisses refusent de couvrir la DPP, car elles la considèrent comme ‘prévisible’ », explique une médiatrice de l’Office fédéral de la santé publique. « Comme si accoucher était un risque assumé. »

Résultat : les femmes se tournent vers des associations caritatives, comme « Maman Blues » à Genève, qui propose des groupes de parole gratuits. « On a des listes d’attente de six mois », avoue leur présidente. « Six mois. Pendant lesquels les mères s’enfoncent. »

Et puis il y a ceux qui se débrouillent seuls. Ceux qui avalent des somnifères, ceux qui boivent trop, ceux qui se coupent les bras sous la douche pour « sentir quelque chose ». « Personne ne vous tend la main », lance une mère de Fribourg, qui a mis un an à trouver de l’aide. « Personne, sauf les autres mères dans le même bateau. Et encore, il faut les trouver. »

Alors oui, la COFF a raison : il faut dépister. Il faut former. Il faut parler. Mais au fond, le vrai blocage, ce n’est pas l’ignorance. C’est l’argent.

Parce qu’aider une mère dépressive, ça ne coûte pas que des francs. Ça coûte des vies.

Et personne ne veut en assumer la responsabilité.

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R Galaxie Rédaction

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