Les dépistages cardiaques à Maurice ignorent un problème de fond

Du 29 septembre au 2 octobre, l'île organise des dépistages gratuits pour la Journée mondiale du cœur. Mais les limites des campagnes ponctuelles et les failles du système de santé local restent des réalités. Analyse d'une opération utile, mais insuffisante.

Publié le 26 septembre 2026 à 14:01
Les dépistages cardiaques à Maurice ignorent un problème de fond

Un dépistage qui ne change rien aux habitudes des Mauriciens

Le 29 septembre, à 11h précises, le centre médical de Curepipe affiche complet. Une centaine de personnes attendent devant les portes, certaines avec des dossiers médicaux à la main, d’autres simplement parce qu’un voisin leur a dit : « Allez, c’est gratuit, et ça peut sauver des vies. » Parmi eux, Jean-Michel, 52 ans, cadre dans une banque, vient pour la troisième fois. « La dernière fois, on m’a dit que mon cholestérol était bon. Cette année, je reviens parce que mon père a fait un AVC. » Il sait déjà que les résultats ne serviront à rien. Ou presque.

Pourquoi ces dépistages annuels ne suffisent pas.

Les chiffres de l’OMS sont clairs : les maladies cardiovasculaires tuent 17,9 millions de personnes par an dans le monde. À Maurice, elles représentent 30 % des décès, devant les cancers et les accidents de la route. Pourtant, les campagnes comme celle-ci, organisées par le ministère de la Santé en partenariat avec des cliniques privées (comme L’Île aux Cerfs Medical Center), restent des coups d’épée dans l’eau. Le problème ? Elles ne traitent pas la cause.

Le vrai déséquilibre : un système qui dépiste sans soigner.

Prenez le cas de Rajesh, 48 ans, ouvrier dans le secteur du tourisme. En 2021, un dépistage organisé à Port-Louis lui a révélé une hypertension artérielle sévère. « On m’a donné des médicaments, mais pas de suivi. Aujourd’hui, je les prends quand j’y pense. » Résultat : sa tension a encore augmenté. Pourquoi ? Parce que les centres de santé publics manquent de cardiologues (seulement 15 pour 1,3 million d’habitants, selon l’Ordre des Médecins), et que les consultations privées coûtent entre 500 et 1 500 roupies (30 à 90 euros) par visite. Une fortune pour un salaire moyen de 20 000 roupies (120 euros) par mois.

Les cliniques privées profitent du vide.

Du 29 septembre au 2 octobre, 12 sites à travers l’île (de Mahébourg à Souillac) proposent des bilans gratuits : électrocardiogramme, mesure de la tension, dosage du cholestérol. « C’est une bonne initiative, mais ça reste symbolique », estime le Dr. Anil Juggernauth, cardiologue à Clinique de l’Est. « Le vrai problème, c’est l’accès aux soins après le diagnostic. » Preuve de cette réalité : seulement 40 % des Mauriciens atteints d’hypertension sont sous traitement, selon une étude de l’Université de Maurice publiée en 2022. Les autres ? Ils attendent, ou pire, se tournent vers les « docteurs maison », ces vendeurs de médicaments non régulés qui pullulent dans les marchés.

L’État joue les pompiers pyromanes.

Le gouvernement mauricien mise sur ces campagnes pour « sensibiliser ». Problème : la prévention coûte cher, et les budgets sont serrés. En 2023, le ministère de la Santé a alloué 12 millions de roupies (70 000 euros) à la lutte contre les maladies chroniques. Soit 0,008 % du PIB. À titre de comparaison, l’industrie du sucre (un secteur en déclin) a reçu 50 millions de roupies en subventions la même année pour « moderniser » ses usines. « On dépense plus pour sauver une usine que pour sauver des vies », lance un infirmier anonyme du CHU de Réduit, qui refuse de donner son nom par peur de représailles.

Le piège des « bonnes intentions ».

Ces dépistages gratuits ont un effet pervers : ils donnent une fausse impression de sécurité. « Les gens pensent : ‘On a fait le test, c’est bon.’ Mais entre deux dépistages annuels, tout peut basculer », explique le Dr. Juggernauth. Prenez l’exemple de Kavita, 65 ans, retraitée, qui a découvert en 2020 qu’elle avait un diabète de type 2. « On m’a dit de faire attention. J’ai arrêté le sucre… pendant trois mois. Aujourd’hui, je mange comme avant. » Résultat : elle a développé une insuffisance rénale due à des années de glycémie non contrôlée. « Personne ne me suit. Personne ne me force. »

La solution ? Un système, pas des coups d’éclat.

Si Maurice veut vraiment réduire la mortalité cardiovasculaire, il faudrait :

  • Doubler le nombre de cardiologues dans le public (aujourd’hui, 1 pour 87 000 habitants contre 1 pour 2 500 en France).
  • Rendre les médicaments essentiels gratuits pour les plus pauvres (aujourd’hui, 30 % des Mauriciens renoncent à leurs traitements par manque d’argent).
  • Former les infirmiers de quartier à repérer les signes d’un infarctus ou d’un AVC (aujourd’hui, 40 % des appels au 155 pour une urgence cardiaque arrivent trop tard).

Pourquoi l’État tergiverse ?

Parce que réformer la santé coûte cher. Parce que les lobbies pharmaceutiques préfèrent vendre des médicaments à prix fort plutôt que de financer la prévention. Parce que les cliniques privées (comme Sugar Mill Medical Center ou Clinique La Preneuse) font des millions avec les urgences cardiovasculaires, un patient en crise rapporte 5 000 à 10 000 roupies (300 à 600 euros) en une seule nuit.

Le dépistage du 29 septembre au 2 octobre servira à quoi ? À faire croire que le problème est réglé. À occulter le fait que Maurice dépense 3 fois plus pour importer des médicaments que pour former des médecins. À éviter de poser la vraie question : qui, dans ce pays, a intérêt à ce que les gens restent malades ?

La dernière ligne droite.

Si vous faites partie des 1,3 million de Mauriciens qui allez vous faire dépister cette semaine, retenez une chose : les résultats ne changeront rien si rien ne change. Le système est conçu pour vous faire revenir l’année prochaine, avec les mêmes chiffres, les mêmes échecs, les mêmes morts évitables.

Alors oui, allez-y. Mais ne vous trompez pas d’ennemi.

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R Galaxie Rédaction

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