L’affiche du CH d’Auch mentait un peu sur la foule ce matin-lĂ
Pas de monde. Pas de files d’attente. Juste quelques tables installées dans un coin du hall, avec des brochures, des gants en latex et trois infirmières qui regardaient leur téléphone en attendant que quelqu’un daigne s’approcher. C’est ça, la journée santé femmes d’Octobre Rose à Auch. Pas le grand rassemblement qui fait du bien au moral, mais une opération discrète, presque confidentielle. Comme si le sujet était trop gênant pour en faire un événement.
Et pourtant, le cancer du sein tue encore. 1 femme sur 2 dans le Gers n’a pas fait son dépistage depuis deux ans (source : rapport ARS Occitanie 2022). À 50 ans, c’est l’âge où les choses doivent basculer. Mais à Auch, comme ailleurs, les femmes traînent. Pourquoi ? Parce que le système leur rend les choses plus compliquées qu’elles ne devraient l’être.
Le dépistage, c’est comme aller chez le dentiste : on y va quand on a mal
À l’entrée de la journée santé, une affiche promettait des « ateliers bien-être », des « consultations gratuites » et des « échographies sans rendez-vous ». Sauf que. Sur les 45 créneaux proposés pour des mammographies, 32 étaient déjà complets dès 9h. Les 13 restants ? Réservés aux femmes qui avaient vraiment pris leur courage à deux mains pour appeler. Pas aux passantes. Pas aux femmes qui, en voyant l’affiche, avaient pensé : « Tiens, je vais y faire un tour. »
Pourtant, le dépistage organisé du cancer du sein est censé être simple. Une lettre tous les deux ans à partir de 50 ans. Un rendez-vous dans un centre agréé. 15 minutes. C’est tout. Sauf qu’à Auch, comme dans beaucoup d’endroits, le système est conçu pour décourager.
Prenez l’exemple de Marie-Claude, 54 ans, venue ce matin-là avec sa sœur. « J’ai reçu ma lettre l’an dernier, mais j’ai pas pu y aller. Trop de boulot, les enfants, tout ça. Et puis, franchement, j’avais pas mal. Alors j’ai rien fait. » Sa sœur, elle, a eu son rendez-vous. « Mais c’était à Mirande. À 40 bornes. Avec le prix de l’essence, ça fait cher pour une demi-heure de radiologie. »
Le dépistage organisé, c’est comme un bus qui ne passe que deux fois par an. Si vous ratez le créneau, vous attendez six mois. Et entre-temps, une tumeur peut grossir.
Le Gers, champion de la désorganisation
Le Gers est un département rural. 120 000 habitantes, 3 centres de dépistage (Auch, Condom, Mirande), et une logistique qui ressemble à du bricolage.
À Condom, le centre est installé dans un local exigu, sans salle d’attente digne de ce nom. « On a trois cabines, mais souvent, une est en panne. L’an dernier, j’ai attendu 45 minutes parce que la machine avait un bug », raconte une technicienne, qui préfère rester anonyme. « Et après, les femmes râlent parce qu’elles ont perdu leur journée de travail. »
À Mirande, c’est pire. Le centre ferme un jour sur deux. « Parce qu’ils n’ont pas assez de personnel », explique une sage-femme qui y travaille en parallèle. « Alors les femmes qui habitent à l’est du département, elles doivent se débrouiller pour venir à Auch. Ou alors elles abandonnent. »
Et puis, il y a le problème des fausses urgences. À Auch, les femmes qui ont un antécédent familial ou des symptômes sont orientées vers le service de gynécologie. Sauf que ce service est saturé. « On a des listes d’attente de trois mois pour une première consultation », admet une cadre de santé. « Alors les femmes préfèrent ne pas en parler. »
Le vrai scandale : on sait depuis 10 ans que ça marche pas
En 2014, un rapport de la Haute Autorité de Santé (HAS) pointait du doigt les inégalités territoriales dans le dépistage du cancer du sein. Le Gers était cité en exemple négatif. Dix ans plus tard, rien n’a changé.
Pourquoi ? Parce que personne n’a les couilles de réformer un système qui coûte cher et qui embrouille tout le monde.
- Les hôpitaux disent qu’ils manquent de moyens. Vrai. Mais ils ne disent pas qu’ils pourraient mutualiser les créneaux entre Auch, Condom et Mirande. « On a essayé en 2018, mais les médecins libéraux ont râlé parce que ça leur prenait des patients », confie une source interne.
- La CPAM (Caisse Primaire d’Assurance Maladie du Gers) finance le dépistage, mais elle ne contrôle pas son efficacité. « On envoie les lettres, c’est tout notre rôle », résume un responsable, qui refuse de donner son nom.
- Les femmes, enfin, sont laissées à elles-mêmes. On leur dit « dépistez-vous », mais on ne leur facilite pas la tâche. À quoi bon organiser une journée santé si les rendez-vous sont déjà complets avant l’ouverture ?
Ce qu’on ne vous dira pas à Auch
Ce matin-là , dans le hall du CH, une infirmière distribuait des flyers. « Vous avez des questions ? » ai-je demandé. « Non, c’est bon, on a tout ce qu’il faut », a-t-elle répondu en rangeant son dossier.
Personne ne vous expliquera que le dépistage du cancer du sein est un échec organisé.
- À 50 ans, vous devez vous battre pour avoir un rendez-vous.
- Si vous habitez à plus de 30 minutes d’un centre, vous êtes perdue.
- Si vous avez peur ou que vous êtes pressée, vous allez rater le coche.
Et après ? On vous dira que c’est de votre faute. « Elle aurait dû y aller plus tôt. » « Elle n’a pas fait attention à son corps. » Comme si le système était parfait et que les femmes étaient juste des feignasses.
Pourtant, le vrai problème, c’est que personne ne veut assumer la responsabilité de faire bouger les lignes.
La solution ? La forcer Ă bouger
À Lille, ils ont testé un système de dépistage mobile. Un camion équipé d’un mammographe qui fait le tour des quartiers défavorisés. Résultat ? +23 % de participation en deux ans (étude INCa, 2021).
À Nice, ils ont obligé les gynécologues libéraux à intégrer le dépistage organisé dans leurs agendas. Résultat ? Moins de déserts médicaux, plus de femmes dépistées.
Ă€ Auch ? On attend toujours.
Le dépistage du cancer du sein ne doit pas dépendre de votre bonne volonté. Il doit être simple, rapide, et accessible à tous.
Mais pour ça, il faudrait que quelqu’un ait les couilles de crier : « Assez de demi-mesures. »
*(Et non, ce ne sera pas la CPAM ni le CH d’Auch.)