En 2023, le cancer du poumon a tué 35 000 personnes en France. Un chiffre qui ne baisse pas, malgré les campagnes de prévention. Pourtant, depuis deux ans, une étude nationale tente de changer la donne : elle cherche des fumeurs volontaires pour un dépistage précoce. Le problème ? Personne ne se bouscule pour participer.
Pas parce que ça ne marche pas. Les tests existent, ils sont fiables. Mais parce que le système les ignore, parce que les fumeurs se sentent abandonnés, et parce que les hôpitaux, eux, n’ont pas vraiment envie de s’embêter.
Le dépistage, c’est comme un miroir.
On sait que ça sauve des vies. Les études le prouvent : aux États-Unis, le programme de dépistage organisé a réduit la mortalité de 20 % chez les fumeurs à risque. En France, on en est encore au stade des tests pilotes. Pourtant, les critères sont simples : fumeurs ou anciens fumeurs de plus de 15 paquets-année (soit 30 cigarettes par jour pendant 10 ans), âgés de 55 à 74 ans. Mais qui s’y présente ?
À l’hôpital Avicenne, près de Paris, le service de pneumologie a lancé son appel il y a six mois. Résultat : 120 volontaires recrutés sur une cible de 500. « On a dû aller chercher les gens dans les tabacs, les cafés, les salles de sport », raconte le Dr Laurent Dubois, pneumologue. Personne ne vient spontanément.
Pourtant, le cancer du poumon se soigne mieux quand il est détecté tôt. Un nodule de 1 cm a 90 % de chances de guérison avec une intervention. À 3 cm, ça tombe à 50 %. Mais les fumeurs, eux, attendent.
Pourquoi ce désamour ?
- La peur.
Pas celle de la cigarette, non. Celle du résultat. « On nous dit : Si je me fais dépister, je vais savoir que j’ai un cancer. Mais personne ne nous explique que c’est l’inverse : on va savoir qu’on n’en a pas », explique Sophie, 58 ans, fumeuse depuis 35 ans. Elle a hésité pendant trois mois avant de passer le scan. « J’avais peur de ce que ça allait me révéler. Et après ? Je fais quoi avec cette info ? »
- Le mépris du système.
Les fumeurs le savent : on ne les aime pas. Les campagnes anti-tabac les traitent en coupables, les médecins leur parlent comme à des enfants. Alors pourquoi iraient-ils se donner la peine de participer à une étude qui, au fond, les considère comme des cas perdus ?
À l’hôpital Cochin, à Paris, une infirmière en charge du recrutement résume : « Les gens nous disent : À quoi bon ? De toute façon, si j’ai un cancer, c’est parce que j’ai fumé. Alors je paie pour mes conneries. » C’est ça, le vrai problème. Le dépistage, c’est bien. Mais quand on vous fait sentir que vous êtes déjà un paria, difficile d’y croire.
- Les hôpitaux qui bâclent.
L’étude nationale est censée être un modèle. Sauf que les centres de dépistage manquent de moyens. À Lyon, le CHU a dû fermer son unité pendant deux mois pour manque de personnel. À Bordeaux, les rendez-vous sont repoussés de six semaines. Un fumeur qui veut se faire dépister doit souvent se battre.
Et puis, il y a le business.
Le dépistage du cancer du poumon coûte cher. Un scan basse dose coûte entre 150 et 250 euros. Qui va payer ? La Sécu, en théorie. Mais dans la pratique, les délais sont longs, les refus aussi. « On a eu des patients qui ont abandonné parce que leur mutuelle ne couvrait pas le test », confie le Dr Dubois. Alors on laisse tomber.
Pourtant, il y a des exceptions.
À Lille, le centre Oscar Lambret a mis en place un système de dépistage gratuit et sans rendez-vous. Résultat : 30 % de participation en plus que la moyenne nationale. Pourquoi ? Parce qu’on a simplifié. Parce qu’on a enlevé les barrières. Parce qu’on a traité les fumeurs comme des adultes, pas comme des coupables.
Alors, pourquoi ça marche si bien à Lille et pas ailleurs ?
Parce qu’on a compris une chose simple : les fumeurs ne sont pas des numéros. Ils ont peur, ils doutent, ils se sentent abandonnés. Et si on leur parlait comme à des humains, au lieu de leur faire la leçon ?
Le vrai scandale, ce n’est pas le manque de volontaires.
C’est qu’on n’a même pas essayé de les convaincre.
Le dépistage du cancer du poumon pourrait sauver des milliers de vies. Mais tant qu’on traitera les fumeurs comme des parias, personne ne viendra.
Et les 35 000 morts par an, eux, continueront de mourir.
Alors, vous, vous y allez ?