Le dépistage du cancer du sein divise encore les médecins

Les mammographies sauvent des vies, mais leur utilité est contestée. Entre preuves scientifiques et réalités terrain, le débat reste vif. Pourquoi certains spécialistes freinent-ils sur l’enthousiasme ?

Publié le 27 septembre 2026 à 10:11
Le dépistage du cancer du sein divise encore les médecins

En 2023, 57 000 femmes en France ont appris qu’elles avaient un cancer du sein. Parmi elles, celles qui avaient fait leur dépistage régulier avaient 30 % de chances en moins de mourir de la maladie, selon les chiffres de l’Institut de Veille Sanitaire. Pourtant, ce chiffre ne convainc pas tout le monde. Anthony Gonçalves, professeur à l’Institut Paoli-Calmettes (IPC) de Marseille, martèle depuis des années que le dépistage organisé sauve des vies. Mais dans les couloirs des hôpitaux, on entend aussi des voix qui tempèrent cet optimisme. Et si la réalité était plus nuancée que ce qu’on nous vend ?

Le piège des chiffres qui mentent

Les campagnes de dépistage reposent sur un argument simple : plus on détecte tôt, plus on guérit. Sauf que les statistiques cachent des zones d’ombre. En 2018, une étude publiée dans The BMJ a montré que pour 1 000 femmes dépistées pendant 10 ans, une vie était sauvée en moyenne. Une vie. Pas dix, pas cent, une. Le reste ? Des surdiagnostics, des traitements inutiles, des femmes traumatisées par des alertes faussement positives. Et puis, il y a le problème des mammographies elles-mêmes : elles ne détectent pas tout. Environ 20 % des cancers du sein sont de type dense, difficiles à repérer à l’imagerie classique. Certaines femmes, comme celles avec des tissus mammaires très denses, passent entre les mailles du filet.

Pourtant, quand on demande à Anthony Gonçalves, il répond sans hésiter : « Le bénéfice global l’emporte sur les risques. » Mais est-ce vraiment le cas pour toutes les femmes ? Les données montrent que le dépistage réduit la mortalité de 20 à 25 % sur 10 ans. Soit environ 1 300 vies sauquées chaque année en France. Un chiffre qui pèse. Sauf que ces mêmes données ignorent souvent les effets collatéraux : les femmes qui subissent des biopsies inutiles, celles qui développent des angoisses chroniques après un faux positif, ou encore celles pour qui le cancer aurait peut-être régressé spontanément sans intervention.

L’argument qui fâche : le dépistage crée plus de mal que de bien ?

C’est la position de certains oncologues, comme le Dr. Sophie Lazard, qui travaille à l’hôpital Cochin à Paris. « On nous dit que dépister, c’est protéger. Mais protéger de quoi, exactement ? De la mort, oui. Mais au prix de quoi ? » Elle cite des études qui montrent que pour 1 000 femmes invitées à un dépistage, 10 à 20 subiront une chirurgie inutile, une radiothérapie ou une chimiothérapie qui n’étaient pas nécessaires. « Et puis, il y a le coût psychologique. Une femme sur cinq qui apprend qu’elle a un cancer du sein développe une dépression. Même si c’est un faux positif, le traumatisme reste. »

Le problème, c’est que ces nuances sont rarement mises en avant dans les campagnes de santé publique. On nous parle de vies sauvées, pas des vies perturbées. Pourtant, ces dernières existent. Et elles sont nombreuses.

Le vrai débat : qui décide pour qui ?

Le dépistage organisé du cancer du sein en France repose sur un principe simple : inviter toutes les femmes de 50 à 74 ans tous les deux ans. Mais est-ce vraiment adapté à toutes ? Les femmes jeunes, celles avec des antécédents familiaux, celles qui ont des mutations génétiques comme BRCA1 ou BRCA2 ? Pour elles, les recommandations sont différentes. Pourtant, dans les faits, beaucoup se retrouvent prises au piège d’un système qui ne leur correspond pas.

Prenez le cas de Clara, 38 ans. Sa mère est morte d’un cancer du sein à 45 ans. Clara sait qu’elle est à risque. Mais le dépistage organisé ne la concerne pas. Elle doit se débrouiller seule pour obtenir une IRM ou une échographie, souvent payée de sa poche. « On me dit de me faire dépister, mais on ne me dit pas comment. Et si je me présente à la mammographie, on me renvoie en disant que je suis trop jeune. Alors je fais quoi ? »

Le dépistage organisé a ses limites. Il est conçu pour une population moyenne, pas pour les exceptions. Et ces exceptions, elles sont légion.

L’IPC de Marseille et la machine à convaincre

À l’Institut Paoli-Calmettes, on ne badine pas avec les chiffres. Anthony Gonçalves, lui, insiste sur les bénéfices à long terme. « Oui, il y a des surdiagnostics. Oui, il y a des femmes qui subissent des traitements inutiles. Mais le bilan reste positif. » Il cite une étude de l’INCa qui montre que depuis 20 ans, la mortalité due au cancer du sein a chuté de 35 % en France, en grande partie grâce au dépistage.

Sauf que cette étude ne dit pas si cette baisse serait aussi marquée sans dépistage. Et surtout, elle ne dit rien des femmes qui, aujourd’hui, meurent parce qu’elles n’ont pas pu accéder aux bons examens à temps. Parce que le dépistage organisé, c’est bien. Mais il ne suffit pas.

Le vrai scandale : l’inégalité d’accès

En théorie, le dépistage est gratuit et accessible à toutes. En pratique, ce n’est pas toujours le cas. Dans les quartiers défavorisés, les taux de participation chutent. À Marseille, par exemple, seulement 45 % des femmes concernées se rendent aux séances de dépistage, contre 60 % en moyenne en France. Pourquoi ? Parce que les centres sont mal desservis, parce que les femmes n’ont pas le temps, parce qu’elles ne savent pas que ça existe.

Et puis, il y a celles qui se font dépister… mais trop tard. Parce qu’elles ont attendu la lettre d’invitation, parce qu’elles ont eu peur, parce qu’elles ne croyaient pas que ça pourrait les concerner. Le cancer du sein, ça ne touche pas que les femmes de 50 à 74 ans. Ça touche aussi les jeunes, les femmes noires (qui ont un risque plus élevé), celles qui ont des antécédents. Mais le système ne les voit pas.

Ce que personne ne vous dit sur les alternatives

Alors, que faire ? Se fier aveuglément aux mammographies tous les deux ans ? Ou refuser en bloc, par peur des effets pervers ?

Certains médecins prônent une approche personnalisée. « Pourquoi ne pas adapter le dépistage en fonction des risques individuels ? » propose le Dr. Jean-Marc Ferrand, oncologue à Lyon. « Une femme avec des antécédents familiaux n’a pas besoin des mêmes examens qu’une femme sans risque. » Sauf que pour l’instant, ce n’est pas la règle. Le dépistage organisé reste un tout ou rien.

Il y a aussi ceux qui misent sur la prévention primaire : arrêter de fumer, limiter l’alcool, faire du sport. « 30 % des cancers du sein pourraient être évités avec un mode de vie sain », rappelle l’OMS. Mais ces messages, on les entend moins que les appels à la mammographie.

La conclusion qui dérange

Le dépistage du cancer du sein sauve des vies. C’est vrai. Mais il en perturbe aussi. Et pendant que les experts se battent pour savoir s’il faut le généraliser ou le personnaliser, une question reste en suspens : et si, au lieu de se demander si il faut dépister, on se demandait comment le faire mieux ?

Parce que le vrai problème, ce n’est pas le dépistage en soi. C’est qu’on nous présente ça comme une solution miracle, alors que c’est juste une pièce du puzzle. Une pièce utile, mais pas suffisante.

Et pendant ce temps, les femmes continuent de mourir. Pas parce qu’on ne sait pas dépister. Mais parce qu’on ne sait pas encore protéger vraiment.

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R Galaxie Rédaction

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