Le 12 octobre, l’hôpital Chợ Rẫy a reçu trois patients en moins de deux heures. Trois adultes, trois cas graves. Aucun n’avait consulté avant d’être admis en soins intensifs. Le premier avait des saignements internes, le deuxième des signes de choc hémorragique, le troisième des troubles neurologiques. Le médecin en chef, le Dr Lê Văn Cường, a résumé la situation en une phrase : « On voit de plus en plus de gens qui arrivent en état critique, comme si personne ne les avait prévenus. » Pourtant, les alertes sont là depuis des semaines. Depuis le début de l’année, le Vietnam a enregistré plus de 100 000 cas de dengue selon le ministère de la Santé, avec une hausse de 40 % par rapport à 2022. À Hô-Chi-Minh-Ville seule, les cas ont explosé de 65 % en trois mois. Et ce n’est pas une épidémie localisée : Bình Thuận, Đồng Nai, Bà Rịa-Vũng Tàu… Les provinces du Sud sont toutes touchées. Pourtant, les hôpitaux ne sont pas prêts. Les lits de réanimation sont saturés, les stocks de sérum et de médicaments comme la nivoquine s’épuisent. Et les protocoles de dépistage précoce ? Ils existent sur le papier. Mais dans les quartiers populaires de District 10, à Hô-Chi-Minh-Ville, les centres de santé manquent de kits de diagnostic rapide. Résultat : les patients attendent trois jours avant d’avoir un résultat. Trois jours, c’est trop long quand la dengue peut basculer en quelques heures. Pourquoi cette négligence ? Une partie de la réponse se trouve dans les statistiques officielles. Le Vietnam dépense moins de 2 % de son PIB en santé publique, contre une moyenne de 6 % pour les pays de son niveau de développement. Les budgets des hôpitaux locaux sont serrés, et les campagnes de prévention, distribution de moustiquaires, pulvérisation d’insecticides, dépendent souvent de dons ou de partenariats avec des ONG. Mais ce n’est pas une excuse. À côté des cas graves, il y a ceux qui pourraient être évités. Prenez l’exemple de la commune de Củ Chi, près de Hô-Chi-Minh-Ville. En 2022, une épidémie avait frappé 2 000 personnes. Cette année, les autorités locales avaient prévu une campagne de sensibilisation. Elle n’a jamais eu lieu. « On nous a dit que les fonds n’étaient pas disponibles », explique un agent municipal sous couvert d’anonymat. « Pourtant, les cas ont commencé à monter dès juin. » Et les médias ? Ils relaient les chiffres, mais sans creuser. Les reportages se concentrent sur les symptômes, les traitements, rarement sur les raisons pour lesquelles le système échoue. Pourtant, les signes sont là : les égouts à ciel ouvert dans les bidonvilles, les réservoirs d’eau stagnante dans les immeubles, l’absence de contrôle des vendeurs ambulants de boissons qui utilisent des bidons non couverts… La dengue n’est pas une fatalité. À Singapour, le taux d’infection a chuté de 80 % en dix ans grâce à une politique agressive de lutte anti-moustique, combinée à une surveillance en temps réel. Ici, on se contente de constater. Pourtant, il y a des solutions. Le Vietnam pourrait s’inspirer du modèle cubain : des brigades de volontaires qui inspectent les foyers, des pièges à moustiques placés stratégiquement, une formation systématique du personnel médical. Mais ça coûterait de l’argent. Et puis, il y a cette idée tenace : « La dengue, c’est normal au Vietnam. On a toujours vécu avec. » Sauf que cette fois, c’est différent. Les souches de virus sont plus agressives. Les patients arrivent plus tard. Et les hôpitaux ne tiennent plus. Le vrai problème, ce n’est pas le virus. C’est l’indifférence. Celle des autorités qui ferment les yeux, celle des médias qui ne posent pas les bonnes questions, celle des citoyens qui croient encore que « ça va passer ». Ça ne passera pas. À moins d’agir vite. Et pour l’instant, personne ne bouge. Le Dr Lê Văn Cường a une dernière phrase, cinglante : « On attend toujours que les gens meurent pour réagir. »