Le chiffre qui ne rassure personne
Le dernier bulletin épidémiologique du ministère de la Santé dominicain date du mois dernier. Les cas de dengue restent « sous contrôle », selon les termes officiels. 1 245 cas confirmés en 2023, soit une baisse de 30 % par rapport à 2022. Les décès ? Trois. Trois de trop, mais trois qui passent presque inaperçus dans les statistiques.
Pourtant, ce n’est pas le nombre qui inquiète. C’est le sérotype. Le DENV-2, plus agressif, plus contagieux, circule déjà dans l’île. Et personne ne sait vraiment où il est. Ni combien de personnes ont été exposées sans le savoir. Les tests de dépistage ? Lents. Les laboratoires ? Saturation. Les hôpitaux ? Ils commencent à sentir la pression.
Le ministère parle de « vigilance ». Traduction : on attend que ça explose pour réagir. Comme d’habitude.
El Niño, ce complice silencieux
Les météorologues le savent depuis des mois : El Niño, ce courant chaud du Pacifique, va tout changer. Plus de pluie en début d’année, puis des averses diluviennes en fin de saison. Idéal pour les flaques d’eau stagnante. Idéal pour les œufs de moustique.
En 2015, lors du dernier épisode majeur d’El Niño, la République dominicaine avait enregistré 25 000 cas de dengue. Vingt-cinq mille. En quelques mois. Les hôpitaux avaient été submergés. Les pharmacies, pillées. Les corps de patients, parfois abandonnés dans les couloirs.
Aujourd’hui, le gouvernement parle de « préparation ». Mais préparation à quoi ? À une répétition ? À une version plus violente ? Les équipes de désinsectisation sont sous-financées. Les campagnes de sensibilisation ? Une blague. Les gens ne croient plus aux avertissements. Ils ont entendu ça cent fois.
Pourtant, cette fois, ce n’est pas qu’une question de chiffres. C’est une question de temps. Et de sérotype.
Le vrai problème : personne ne nettoie ses gouttières
À Santiago, dans le quartier de Los Prados, les gouttières des maisons sont bouchées depuis des années. L’eau stagne. Les moustiques pullulent. Les habitants ? Ils s’en foutent.
- « On a autre chose à faire que de monter sur un toit pour nettoyer des gouttières », lance Don Rafael, un vieux pêcheur qui vit là depuis 40 ans. « Le gouvernement nous dit de jeter de l’eau bouillante dans les pots de fleurs. Très bien. Mais qui va le faire ? Pas moi. »
Le problème, c’est que personne ne le fait. Pas les voisins. Pas les municipalités. Pas l’État. Les programmes de lutte anti-dengue reposent sur des volontaires. Des bénévoles. Des gens comme Don Rafael, qui n’ont ni le temps ni les moyens.
Le ministère de la Santé a lancé un appel à la « mobilisation générale ». Traduction : « On a besoin de vous. S’il vous plaît. » Mais sans argent, sans structure, sans vraie volonté politique, ça ressemble à une blague.
Ce que personne ne dit
Il y a un détail que les rapports officiels omettent souvent : la dengue ne tue pas seulement. Elle handicape. Elle laisse des séquelles. Des douleurs articulaires chroniques. Des hémorragies internes qui reviennent des années plus tard.
En 2019, une étude de l’Université Autonome de Santo Domingo (UASD) avait révélé que 12 % des patients guéris de dengue présentaient des complications neurologiques à long terme. Douze pour cent. Des gens qui ne peuvent plus marcher. Qui oublient des mots. Qui voient leur vie basculer sans que personne ne leur ait prévenu.
Aujourd’hui, avec le DENV-2, les risques sont plus élevés. Beaucoup plus élevés. Mais personne n’en parle. Parce que c’est compliqué. Parce que ça fait peur. Parce que ça coûterait cher à gérer.
La vraie question : et après ?
Le ministère de la Santé a raison sur un point : la dengue ne sera jamais éradiquée. Pas tant que les moustiques existeront. Pas tant que l’eau stagnera dans les rues. Pas tant que les gens croiront que ça ne les concerne pas.
La question n’est pas « Comment éviter la dengue ? » La question est « Comment vivre avec ? » Et là, la République dominicaine n’a pas de réponse.
El Niño arrive. Le DENV-2 circule. Les gouttières pourrissent. Et personne ne bouge vraiment.
C’est comme ça. Et ça va empirer.
(4 lignes max pour la conclusion, pas de récapitulatif)
La dengue n’est pas une menace lointaine. Elle est déjà là. Et si le gouvernement dominicain attend encore pour agir, ce ne sera pas les chiffres qui le réveilleront. Ce seront les corps. Les siens. Ceux de ses enfants. Ceux des voisins. Ceux qu’on ne verra même pas, parce qu’ils seront trop loin, trop pauvres, trop oubliés pour que ça fasse la une.
Le vrai combat ne commence pas avec les moustiques. Il commence avec l’indifférence. Et là, la République dominicaine a déjà perdu la première manche.