La dengue explose dans les zones inondées, les autorités restent à la traîne

Les pluies diluviennes ont transformé les rues en nids à moustiques. Pourtant, les campagnes de prévention piétinent, et les hôpitaux s’inquiètent déjà. Voici pourquoi la province est en retard, et comment rattraper le coup.

Publié le 17 septembre 2026 à 18:14
La dengue explose dans les zones inondées, les autorités restent à la traîne

Les chiffres qui font peur, et ceux qu’on ne voit pas

Le Centre hospitalier de Cayenne a enregistré 127 cas confirmés de dengue depuis janvier, soit trois fois plus qu’à la même période l’an dernier. Un chiffre officiel, mais partiel : les tests PCR coûtent cher, et beaucoup de cas légers ne sont pas déclarés. « On estime que pour un cas confirmé, il y en a cinq non diagnostiqués », explique le Dr. Laurent Vasseur, chef du service des maladies infectieuses. Traduction : la province est déjà en pleine épidémie silencieuse. Pourtant, personne ne sonne l’alerte. Pourquoi ? Parce que les moyens manquent, et que les politiques de prévention, quand elles existent, sont appliquées à la va-vite.

Prenez l’exemple de Saint-Laurent-du-Maroni, où les pluies ont inondé 80 % des habitations. La mairie a distribué des moustiquaires… en quantité insuffisante. « On nous a donné deux par famille, alors qu’on est six à la maison », raconte un père de famille. Résultat : les moustiques circulent librement, et les fièvres hémorragiques commencent à pointer. À l’hôpital, les services de réanimation sont déjà saturés par d’autres urgences. « Si la dengue déferle, on va droit vers la catastrophe », prévient une infirmière, qui refuse de donner son nom.

Et puis il y a l’ARSP Guyane (Agence régionale de santé). Chargée de coordonner la lutte anti-dengue, elle a lancé des campagnes d’information… sur les réseaux sociaux. Des vidéos courtes, des posts Instagram. « Très bien pour les jeunes connectés, mais les gens de plus de 50 ans, ceux qui vivent dans les zones les plus exposées, ils voient quoi ? Rien », souligne un élu local. Pire : les équipes de désinsectisation sont en sous-effectif. « On a 15 agents pour toute la Guyane. Comment voulez-vous couvrir 83 000 km² avec ça ? », lance un syndicaliste de la fonction publique territoriale.

Pourquoi les collectivités ferment-elles les yeux ?

La dengue n’est pas une maladie nouvelle. Elle revient tous les deux ou trois ans, comme un mauvais rhume tropical. Alors pourquoi cette fois, c’est différent ? Parce que les collectivités locales savent que les mesures radicales coûtent cher, et que les électeurs ne vont pas les remercier pour des budgets serrés. À Kourou, la mairie a préféré investir dans des pompes pour évacuer l’eau des rues… plutôt que dans des campagnes de destruction des gîtes larvaires. « C’est plus visible, ça fait bien sur les photos des réseaux », ironise un technicien municipal.

Et puis, il y a l’effet psychologique. Les gens ont l’habitude. « Oh, la dengue, on connaît… On va boire du paracétamol et ça passera », entend-on partout. Sauf que cette année, les souches sont plus agressives. Le virus DEN-2, particulièrement virulent, circule déjà en Amérique du Sud. « Si ça arrive ici, les formes graves vont exploser », avertit le Dr. Vasseur. Mais personne ne bouge vraiment.

Ce qui marche ailleurs, et pourquoi on ne l’applique pas ici

En Martinique, en 2019, une épidémie de dengue avait fait 26 morts. Comment les autorités locales avaient-elles réagi ? En fermant les écoles pendant deux semaines, en mobilisant des milliers de bénévoles pour vider les gouttières et les soucoupes de pots de fleurs, et en sanctionnant les propriétaires dont les jardins servaient de nid à moustiques. Résultat : l’épidémie avait été contenue en trois mois.

En Guyane, rien de tout ça. Pas de fermeture massive des écoles ( « trop compliqué, les parents travaillent »), pas de mobilisation citoyenne organisée ( « les gens sont déjà sur les dents »), et pas de sanctions ( « ça coûterait trop en contentieux »). À la place, on compte sur la bonne volonté des habitants, et sur le fait que, bon, « ça va passer ».

Pourtant, des solutions existent. À Rouyn-Noranda, au Québec, une ville de taille comparable à Cayenne, la municipalité a mis en place un système de signalement citoyen : les habitants peuvent géolocaliser les points d’eau stagnante via une appli. Résultat ? 30 % de réduction des foyers de moustiques en deux ans. En Guyane, on en est encore à demander aux gens de « bien vider leurs coupelles ».

L’hôpital en première ligne, mais pas assez préparé

Au CHU de Cayenne, le service des maladies infectieuses est saturé. Pas seulement à cause de la dengue, mais parce que les autres pathologies (paludisme, leishmaniose) prennent aussi de l’ampleur. « On a déjà trois lits en réanimation occupés par des cas de dengue sévère », confie une cadre de santé. « Et on n’a même pas commencé la saison forte. »

Le problème ? Les stocks de sérums et de médicaments sont juste suffisants pour une crise normale. « Si on a une vague comme en 2010, où on avait 1 200 cas en trois mois, on sera à sec en deux semaines », estime un pharmacien hospitalier. Pourtant, les commandes passées en début d’année par l’ARSP n’ont pas été renouvelées à temps. « On nous dit qu’il n’y a pas de budget », grogne un médecin.

Et puis, il y a l’aspect humain. Les soignants sont épuisés. « On a déjà fait face à la Covid, aux inondations… Là, on nous demande de gérer la dengue en plus, avec des moyens qui datent des années 2000 », lance une infirmière. Résultat : des départs en masse, des arrêts maladie, et une désorganisation croissante.

Ce qu’il faudrait faire, et pourquoi on ne le fera pas

Alors, que faire ? Voici ce qui serait efficace, si on avait la volonté politique :

  1. Déclarer l’état de catastrophe sanitaire dès maintenant. Ça permettrait de mobiliser l’armée pour les opérations de désinsectisation massive, comme on l’a fait pour les incendies en Australie. En Guyane, on attend toujours que les militaires interviennent, alors qu’ils sont stationnés sur place.

  2. Fermer les écoles et les crèches pendant deux semaines. Les enfants sont les principaux vecteurs de propagation. « Un gamin qui a de la fièvre à l’école, c’est une bombe à retardement », rappelle un pédiatre. Mais fermer les écoles, ça coûte cher en indemnités… et ça fait mal en communication.

  3. Sanctionner les propriétaires négligents. En Floride, aux États-Unis, les mairies amendent les propriétaires dont les jardins ou balcons sont des nids à moustiques. En Guyane, on se contente de leur envoyer un courrier. « Ça ne sert à rien, ils jettent la lettre », soupire un agent municipal.

  4. Lancer une campagne choc. Pas des posts Instagram, mais des affiches géantes dans les quartiers les plus touchés, avec des photos de larves en gros plan. Et des émissions locales où des médecins expliquent, sans langue de bois, ce qui arrive si on ne fait rien. « La dengue, ça ne tue pas que les vieux et les faibles. Ça peut tuer un enfant en bonne santé en 48 heures », rappelle le Dr. Vasseur. Mais ça, ça fait peur.

  5. Préparer les hôpitaux pour le pire. Acheter des stocks de sérums, former du personnel supplémentaire, et réquisitionner des lits dans les cliniques privées. « On a les moyens, mais on ne veut pas les utiliser », résume un cadre hospitalier.

La vraie question n’est pas « Comment arrêter la dengue ? » mais « Qui va payer ? »

Le problème, c’est que personne ne veut assumer les coûts politiques. Fermer les écoles ? Les parents vont râler. Mobiliser l’armée ? Ça coûte cher. Sanctionner les propriétaires ? Les élus vont se faire des ennemis. Alors on fait semblant d’agir : quelques communiqués de presse, quelques distributions de moustiquaires… et on attend que la crise passe.

Sauf que cette fois, la crise ne passera pas. Les pluies continuent, les températures restent élevées, et les moustiques se reproduisent à une vitesse folle. « On est en train de jouer à la roulette russe », lance un virologue. « La question n’est pas si la dengue va exploser, mais quand, et combien de gens vont en mourir. »

Alors oui, il faut vider ses coupelles. Oui, il faut mettre du moustiquaire. Mais ce n’est pas suffisant. Ce qui manque, c’est du courage politique. Et ça, personne ne semble prêt à le fournir.

Dernier avertissement.

Les prochaines semaines seront décisives. Si rien ne change d’ici juin, les hôpitaux seront submergés, et les morts commenceront à apparaître dans les statistiques. Pas besoin d’être devin pour le savoir. Alors soit on agit maintenant, soit on paiera le prix plus tard. Le choix est simple. La décision, elle, ne l’est pas.

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R Galaxie Rédaction

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