Un touriste vénitien, un moustique, et tout bascule
Le 12 septembre, un homme de 45 ans, originaire de Vénétie, a quitté Marina di Camerota avec une fièvre qui n’allait pas passer. Les médecins locaux ont mis du temps à identifier la dengue. Trop longtemps. Quand le diagnostic est tombé, c’était trop tard pour lui, mais pas pour les autres. Le protocole sanitaire préventif a été déclenché. Les agents de l’ASL Salerno ont commencé à traquer les moustiques tigres dans un rayon de 200 mètres autour de sa résidence. Désinfection, pièges, alertes aux habitants : la routine. Sauf que cette fois, quelque chose cloche.
Marina di Camerota, c’est 3 000 habitants en hiver, 20 000 en été. Un village de pêcheurs transformé en station balnéaire pour retraités et touristes du Nord. Un endroit où l’on vient pour le calme, pas pour les épidémies. Pourtant, c’est là que la dengue a choisi de s’installer. Et si les autorités italiennes pensaient avoir dompté le moustique tigre, elles se trompaient.
Le chiffre qui fait peur : 250 cas en 2023, et ça n’arrête pas
En 2023, l’Italie a enregistré 250 cas de dengue autochtone, c’est-à-dire contractés localement, sans voyage préalable dans une zone à risque. Un record. La Campanie, avec ses marécages côtiers et son climat méditerranéen, est devenue une zone de prédilection. Mais Marina di Camerota ? Non, ce n’est pas un foyer historique. Alors pourquoi là ?
Parce que les moustiques tigres, Aedes albopictus, adorent les villes. Et Marina di Camerota, malgré son apparence sauvage, est une ville. Avec ses ruelles étroites, ses jardins négligés, ses poubelles mal fermées, tout ce qu’il faut pour que les larves prospèrent. Le problème ? Personne ne surveille vraiment.
L’ISS (Istituto Superiore di Sanità) recommande des contrôles réguliers. Les communes sont censées appliquer des traitements larvicides. Sauf qu’en pratique, les budgets sont serrés, les moyens limités, et l’urgence n’est pas toujours perçue comme telle. À Marina di Camerota, les agents de l’ASL ont dû improviser. Trop tard pour le touriste vénitien, mais à temps pour éviter… peut-être.
Le protocole qui ne suffit pas
Quand un cas de dengue est confirmé, le protocole est clair :
- Désinsectisation dans un rayon de 200 mètres autour du domicile du patient.
- Alertes aux habitants via SMS et affiches.
- Surveillance renforcée des pièges à moustiques.
Sur le papier, c’est efficace. En réalité ? Ça marche à moitié.
D’abord, parce que les moustiques tigres ne respectent pas les frontières administratives. Un traitement localisé à Marina di Camerota ne servira à rien si les communes voisines, comme Ascea ou Agropoli, ne font rien. Or, aucune coordination régionale n’existe. Chaque mairie agit seule, avec ses propres moyens.
Ensuite, parce que les habitants ne paniquent pas. La dengue, en Italie, ça fait peur… mais pas assez. Les gens voient les affiches, reçoivent les SMS, et continuent à laisser leurs gouttières bouchées ou leurs vieux pneus traîner dans leur jardin. À Marina di Camerota, un résident a confié à un journaliste : « On nous dit de vider nos soucoupes, mais personne ne vient vérifier. Alors on fait semblant. »
Enfin, parce que le système de santé italien est saturé. Les hôpitaux de Salerne peinent déjà avec la grippe et les urgences hivernales. Une épidémie de dengue, même limitée, pourrait les submerger. Et puis, franchement, qui va se déplacer pour une fièvre légère quand on sait que les lits sont rares ?
Ce que les autorités ne veulent pas admettre
Officiellement, tout est sous contrôle. Le ministre de la Santé, Orazio Schillaci, a assuré que « la situation est monitorée en temps réel ». Les maires de Campanie répètent que « les mesures sont à la hauteur du risque ».
Sauf que les chiffres mentent un peu.
En 2022, il y avait 32 cas de dengue en Italie. En 2023, 250. Une multiplication par huit en un an. Et cette année, on n’en est qu’à septembre. Si la tendance continue, on pourrait frôler les 500 cas d’ici décembre. Pourtant, personne ne parle d’état d’urgence sanitaire. Personne ne bloque les vols vers les zones à risque. Personne ne lance une campagne nationale de sensibilisation.
Pourquoi ? Parce que la dengue, ce n’est pas le COVID. Pas de confinement, pas de masques, pas de crise politique. Juste une maladie qui pique, fait mal, et disparaît. Alors on fait semblant de ne pas voir.
Mais à Marina di Camerota, on voit. Et ça fait peur.
Le vrai danger : l’effet domino
La dengue, c’est une maladie qui se transmet par les moustiques. Mais ce n’est pas la seule. Chikungunya, Zika, fièvre jaune, toutes ces maladies tropicales avancent en Europe. Et l’Italie, avec son climat et son manque de moyens, est en première ligne.
Si rien n’est fait à Marina di Camerota aujourd’hui, demain ce sera Naples, puis Rome, puis Milan. Parce que les moustiques tigres, eux, ne s’arrêtent pas aux panneaux « Bienvenue en Campanie ».
Le problème, c’est que personne ne veut en assumer la responsabilité. Les communes disent que c’est l’État. L’État dit que c’est aux régions. Les régions disent que c’est aux communes. Et pendant ce temps, les moustiques, eux, continuent leur travail.
Et maintenant ?
À Marina di Camerota, les autorités ont lancé leur protocole. Les pièges sont posés, les affiches collées. Mais ça ne suffira pas.
Il faudrait :
- Une vraie coordination régionale, avec des moyens financiers et humains à la hauteur.
- Une campagne de sensibilisation nationale, pas juste des SMS oubliés.
- Des contrôles sanitaires obligatoires dans les zones à risque, comme on le fait pour les piscines.
- Un plan d’urgence en cas d’épidémie, avec des lits dédiés et des équipes formées.
Au lieu de ça, on attend. On surveille. On fait semblant.
La dengue est de retour en Italie. Et cette fois, elle ne partira pas avant d’avoir fait des dégâts.