Pourquoi ce chiffre change tout, ou presque rien
Les négociations sur le budget fédéral, vous connaissez la chanson. Depuis des années, les Flamands râlent : « On paie trop, on a trop de dettes, Bruxelles nous saigne ». Les Wallons et Bruxellois répondent par « Vous voulez moins de transferts ? Très bien, mais alors assumez vos hôpitaux pourris ». Sauf que cette fois, De Wever ne propose pas juste de réduire les dépenses. Il propose de réorganiser la dette. Et ça, c’est un coup de poker.
Le mécanisme ? Simple en théorie : la Flandre accepte de prendre en charge une partie des dettes fédérales, environ 10 milliards, en échange d’un contrôle accru sur certains fonds européens. En clair : « On vous file l’argent pour rembourser, mais après, on décide où il va ». Sauf que personne ne sait encore comment cette dette sera répartie. Est-ce que la Flandre va racheter des obligations fédérales ? Est-ce que Bruxelles va émettre des titres adossés à des recettes futures ? Les technocrates du SPF Finances ne l’ont pas encore décidé. Et c’est là que le bât blesse.
Parce que derrière le chiffre, il y a un problème : la Flandre n’a pas les moyens de ses ambitions. Son déficit régional frôle déjà les 3% du PIB (source : Cour des comptes flamande, 2023). Si elle se charge de 10 milliards de dette fédérale, elle devra soit augmenter les impôts, soit rogner sur ses propres dépenses. Et devinez quoi ? Les Flamands ont déjà protesté contre la dernière hausse des taxes sur les voitures. Alors imaginez la réaction si De Wever leur annonce : « Désolé, il faut aussi payer pour Bruxelles ».
Ce que les marchés ne disent pas (mais qu’ils pensent)
Les agences de notation, elles, restent silencieuses. Pas un mot sur cette proposition. Pourquoi ? Parce qu’elles savent une chose : le vrai risque, ce n’est pas la dette, c’est la crédibilité. Si la Flandre se retrouve coincée avec 10 milliards de dettes fédérales… mais que Bruxelles refuse de lui laisser les leviers pour les gérer, ça devient un piège.
Prenez l’exemple de la Grèce en 2010. Le pays a renégocié sa dette, mais sans contrôle sur les fonds européens. Résultat ? Les créanciers ont continué à serrer la vis, et Athènes a fini par craquer. Aujourd’hui, la Flandre n’est pas la Grèce. Mais elle a un point commun : une économie dépendante des transferts fédéraux. Sans eux, ses hôpitaux, ses routes et ses universités vacillent. Alors oui, De Wever peut brandir son 10 milliards comme un trophée. Mais si Bruxelles ne lâche pas du lest sur les fonds structurels, la Flandre se retrouve avec la dette… et pas les clés.
Et puis il y a l’effet psychologique. Les marchés observent. Si les investisseurs voient que la Belgique ne parvient même pas à gérer son budget sans se tirer dans les pattes, ils commencent à se demander : « Et si c’était contagieux ? ». Déjà, le spread entre les obligations belges et allemandes s’élargit depuis le début de l’année (source : Bloomberg, +0,35% sur 10 ans). Une relance des tensions politiques ? Les traders parient là-dessus.
Le vrai jeu : qui va tricher en premier ?
Voilà le problème avec les négociations belges : personne ne veut perdre la face. Alors tout le monde fait semblant d’avancer.
- Les libéraux flamands (N-VA) veulent moins de transferts, mais ils savent que sans eux, les communes flamandes font faillite. Résultat : ils votent pour des économies… mais bloquent les réformes qui les rendraient possibles.
- Les socialistes wallons (PS) hurlent à l’injustice, mais ils gèrent des régions où 30% des ménages dépendent des aides fédérales (chiffre : Statbel, 2022). Supprimez ces aides, et c’est la crise sociale.
- Le gouvernement fédéral, lui, fait semblant de négocier… tout en préparant un plan B : report des décisions à 2025. Parce que dans deux ans, peut-être que l’Europe aura oublié la Belgique. Peut-être.
De Wever, lui, mise sur une chose : l’usure. Plus les négociations traînent, plus la pression monte. Plus les Flamands grognent, plus les Wallons résistent. Et plus le risque devient réel : un blocage pur et simple. Sans accord d’ici fin 2024, la Belgique devra gérer son budget avec des règles provisoires. Traduction : des coupes aveugles, des salaires gelés, des services publics à la ramasse. Personne ne veut ça. Mais personne non plus ne veut céder.
Ce que personne ne dit sur les 10 milliards
Il y a un détail qui cloche dans cette histoire. Personne ne parle des conditions. Parce que 10 milliards, c’est bien. Mais 10 milliards avec quelles contreparties ?
Voici ce que De Wever ne veut pas avouer :
- La Flandre devra peut-être accepter de prendre en charge une partie des pensions fédérales. Or, le système belge de retraites est déjà au bord de l’effondrement. Ajoutez 10 milliards de dettes supplémentaires, et c’est la crise.
- Bruxelles pourrait exiger en échange que la Flandre augmente ses prélèvements sur les entreprises. Sauf que les entreprises flamandes, elles, menacent déjà de délocaliser vers les Pays-Bas si les taxes montent. (D’ailleurs, depuis 2020, 12% des PME flamandes ont déjà transféré leur siège social à Rotterdam, selon une étude de la Vlerick Business School.)
- Et puis il y a l’Europe. La Commission va surveiller comme un faucon. Si elle estime que cette réorganisation de la dette favorise une région au détriment d’une autre, elle peut bloquer les fonds structurels. Et là, c’est la Flandre qui perd.
Alors oui, De Wever joue serré. Mais il joue aussi avec des cartes pourries. Parce que derrière les grands discours sur « la souveraineté flamande », il y a une réalité : la Belgique est un pays où les régions se volent mutuellement leur propre survie.
La dernière question, celle que personne ne pose
Tout ça pour en arriver à une question simple : est-ce que 10 milliards, c’est assez ?
Parce que voyez-vous, le vrai problème du budget belge, ce n’est pas le montant. C’est l’absence de vision.
- La Flandre veut moins de transferts, mais elle refuse de dire quels services fédéraux elle est prête à laisser tomber (éducation ? transports ? police ?).
- La Wallonie veut plus d’argent, mais elle ne propose aucune réforme structurelle pour justifier ces besoins.
- Bruxelles, elle, attend que les autres se battent… pour lui filer des miettes.
De Wever a raison sur un point : il faut bouger. Mais son 10 milliards, c’est comme un pansement sur une jambe de bois. Ça calme la douleur. Ça ne guérit pas.
Alors oui, les négociations reprennent. Oui, il y a une proposition sur la table. Mais tant que personne ne sera prêt à assumer des choix clairs, au lieu de juste se renvoyer la balle, la Belgique continuera à trimballer sa dette comme un fardeau. Et dans cinq ans, on se retrouvera au même point. Avec 10 milliards de plus à se partager.
La dernière carte de De Wever ? Peut-être. Mais c’est une carte pourrie.