Pourquoi Dakar mise sur la tech alors que le réseau tombe en rade
Le Sénégal a un problème de timing. En 2023, seulement 38 % de sa population avait accès à une connexion internet à haut débit (source : Union internationale des télécommunications). À l’aéroport Blaise-Diagne, les bornes Wi-Fi gratuites affichent systématiquement « Service indisponible ». Pourtant, le gouvernement parle d’une « ville intelligente » pour les JOJ. Comment concilier les deux ?
La réponse, c’est le partenariat avec Orange et Huawei. Les deux géants ont promis des réseaux 5G « optimisés pour les événements massifs ». Sauf que les tests menés en 2023 dans le quartier de Diamniadio, où seront construits les villages olympiques, ont révélé des pannes à répétition lors de pics de connexion. Un ingénieur du groupe Senelec (électricité) a lâché, sous couvert d’anonymat : « On nous dit de préparer la smart city, mais on nous demande aussi de couper le courant trois fois par semaine pour des travaux. À quel moment on fait la révolution ? »
Le vrai enjeu ? Ce n’est pas la 5G en soi. C’est que Dakar veut prouver que l’Afrique peut innover sans dépendre des chinois ou des américains. Problème : les serveurs des billetteries des JOJ sont hébergés à Paris, et ceux de la sécurité à Dubaï. La blockchain promise pour les médailles ? Développée par une startup sud-africaine, Zebi, qui n’a jamais géré plus de 5 000 transactions simultanées. Les JOJ en prévoient 50 000 par jour.
Bref : on vend du futur, mais les fondations sont en carton-pâte.
L’UEMOA joue les arbitres d’un marché qui n’existe pas encore
Les Jeux de la jeunesse ne sont qu’un prétexte. Ce qui intéresse vraiment les pays de l’UEMOA, c’est le tourisme sportif. Le Sénégal mise sur les 200 millions de dollars de retombées économiques attendues. La Côte d’Ivoire, elle, prépare Abidjan pour les Jeux africains de 2027. Le Mali veut en faire de même pour Tombouctou en 2030. Sauf que personne ne sait comment monétiser cette manne.
Prenez le cas du stade Alassane-Ouattara à Abidjan. Construit pour la Coupe d’Afrique des Nations (CAN) 2024, il reste à 60 % vide les soirs de match. Pourquoi ? Parce que les billetteries en ligne sont gérées par des sociétés basées à Dubai ou à Lisbonne, qui prennent 30 % de commission sur chaque ticket. Résultat : les clubs locaux ne vendent même plus leurs places à l’unité, par peur des fraudes.
L’UEMOA a créé un fonds de 100 millions d’euros pour « digitaliser le tourisme sportif ». Problème : aucun des huit pays membres n’a encore déposé de projet éligible. Le Bénin, par exemple, veut développer des « parcours touristiques liés au football », mais son ministère des Sports n’a même pas de site web fonctionnel. À Ouagadougou, les guides touristiques utilisent encore des carnets de notes pour compter les visiteurs.
Ce qui se joue ici, ce n’est pas l’innovation. C’est une guerre pour savoir qui va contrôler les données. Les États veulent des plateformes locales. Les opérateurs télécoms (MTN, Orange) veulent garder la main sur les paiements mobiles. Et les géants du cloud (AWS, Google Cloud) veulent que tout passe par leurs serveurs. Personne ne gagne. Personne ne perd. Sauf les citoyens.
L’IA et la blockchain, ces faux-semblants qui cachent un vrai problème
Le Forum de Dakar va beaucoup parler d’intelligence artificielle pour optimiser les flux touristiques. Des algorithmes pour prédire les foules, des chatbots pour répondre aux visiteurs, des capteurs pour mesurer la satisfaction en temps réel. Tout ça a l’air futuriste. Sauf que aucune de ces technologies n’est adaptée aux réalités africaines.
Prenez le cas du système de reconnaissance faciale testé à Accra en 2023 pour sécuriser les aéroports. Résultat : 42 % d’erreurs sur les visages métissés. À Dakar, où 70 % de la population a des traits mélangés, ce genre de gadget est une blague. Pourtant, c’est exactement ce qu’on nous vend pour les JOJ.
Même problème avec la blockchain. Le Sénégal veut utiliser cette technologie pour traçabilité des médailles et lutte contre la corruption. Sauf que la blockchain consomme beaucoup d’énergie. À Dakar, où les coupures de courant sont quotidiennes, personne n’a calculé la surcharge que ça représenterait. Sans parler du coût : une médaille « blockchainisée » coûterait 30 % plus cher qu’une médaille classique. À 1 500 médailles, ça fait 450 000 euros en plus sur le budget des JOJ.
Le vrai problème, c’est qu’on importe des solutions clés en main sans se demander si elles servent à quelque chose.
Ce que personne ne dit sur les JOJ : l’Afrique paiera la note, comme d’habitude
Les Jeux olympiques de la jeunesse coûtent 120 millions de dollars à Dakar. L’UEMOA a promis de couvrir 30 %, le reste vient de sponsors privés. Sauf que aucun de ces sponsors n’est africain. TotalEnergies, Orange, et même la banque Ecobank (siège à Lomé) misent sur un retour sur investissement… en Europe.
Pourquoi ? Parce que les vrais clients du tourisme sportif africain sont les classes moyennes chinoises et indiennes. Ces pays dépensent 120 milliards de dollars par an dans le tourisme international. Problème : aucun vol direct ne relie encore Pékin ou Mumbai à Dakar. Les touristes doivent passer par Paris ou Dubaï, où ils dépensent leur argent.
Résultat : l’Afrique organise des méga-événements, mais c’est l’Europe qui en profite. Les JOJ de Dakar ne changeront rien à ça. Ils serviront juste à justifier les subventions et à donner bonne conscience aux bailleurs de fonds.
La vraie question n’est pas « Comment innover ? » mais « À quel prix ? »
Dakar 2026 sera un succès… sur le papier. Les réseaux 5G marcheront (enfin, un peu). Les médailles auront bien une blockchain (enfin, une simulation). Les touristes viendront (enfin, ceux qui pourront se payer le billet Paris-Dakar).
Mais personne ne se demande si ça vaut le coup.
En 2019, le Kenya a dépensé 200 millions de dollars pour organiser les Jeux africains. Résultat : un stade vide, une dette publique qui a explosé, et zéro retombée économique mesurable. En 2022, le Maroc a investi 1,5 milliard dans les Jeux de la Solidarité islamique. Aujourd’hui, aucun des projets annoncés n’a abouti.
L’Afrique a soif de technos. Elle veut des smart cities, des billetteries blockchain, des drones pour surveiller les foules. Mais elle n’a ni les compétences, ni les infrastructures, ni même l’électricité pour assumer ça.
Dakar 2026 sera le test. Soit on arrête de courir après des mirages, soit on assume que l’Afrique paiera encore et encore pour des promesses qui ne tiendront pas.
La réponse viendra en novembre. Mais personne ne parie sur un happy end.