Un matin d’automne à Munich, une équipe de l’Université technique de Munich (TUM) a passé trois jours à gratter des échantillons dans des nombrils, des oreilles et des narines. Pas pour une étude sur l’hygiène, mais pour chasser des composés organiques volatils (COV). Résultat : ces molécules, invisibles mais odorantes, trahissent des maladies avant même que les symptômes n’apparaissent. Un cancer du poumon ? Un diabète ? Parfois, ça se sent dans le nombril avant que les analyses ne le confirment. Sauf que personne ne s’en soucie vraiment.
Pourtant, les preuves s’accumulent. Une étude publiée en 2022 dans Scientific Reports montre que les COV exhalés par la peau (oui, même celle du nombril) forment une signature chimique unique selon l’état de santé. Les diabétiques, par exemple, dégagent des composés soufrés différents de ceux d’une personne saine. Les chercheurs de la TUM ont même isolé des marqueurs pour des maladies rares, comme la mucoviscidose. Le problème ? Personne ne veut financer des machines à renifler des nombrils.
Pourquoi les hôpitaux préfèrent-ils les scanners à 200 000 euros ?
Les COV, c’est gratuit. Presque. Il suffit d’un capteur électronique, une puce et un algorithme pour analyser les molécules en temps réel. Le coût ? Environ 5 000 euros par appareil. À comparer aux 200 000 euros d’un PET-scan, ou aux 500 euros d’une IRM.
Pourtant, les laboratoires pharmaceutiques et les cliniques misent toujours sur les gros outils. Pourquoi ? Parce que les scanners, ça se vend bien. Les capteurs à COV, ça ne fait pas rêver les actionnaires. Une machine à 200 000 euros, ça justifie des budgets, des postes, des contrats. Un capteur à 5 000 euros, ça se glisse dans un cabinet de médecin généraliste. Et ça, ça dérange.
Le casse-tête des faux positifs
Les COV ont un défaut : ils mentent parfois. Une grippe peut imiter les marqueurs d’un cancer du poumon. Un rhume bouscule les signatures chimiques d’un diabète. Les chercheurs allemands l’ont admis : leur méthode n’est pas infaillible.
Pourtant, même imparfaite, elle serait utile en première ligne. Dans les pays où les diagnostics tardent, où les hôpitaux sont saturés, un capteur posé sur un nombril pourrait éviter des erreurs. Mais qui va payer pour ça ?
L’Allemagne avance, la France regarde ailleurs
En Allemagne, des startups comme Owlsense (spécialisée dans les capteurs olfactifs) testent déjà des prototypes dans des cliniques. Pas pour remplacer les médecins, mais pour les aider. En France ? Rien. Zéro essai clinique, zéro subvention, zéro intérêt.
Pourquoi ? Parce que l’industrie médicale française est verrouillée. Les laboratoires qui vendent les machines à IRM ne vont pas promouvoir un capteur à 5 000 euros. Les hôpitaux publics, déjà en sous-effectif, n’ont pas les moyens de tester une nouvelle méthode. Et les assurances ? Elles préfèrent rembourser une IRM à 500 euros qu’un test à 50 euros.
Le vrai blocage : l’odeur, ça ne se brevète pas
Les COV, c’est comme l’ADN : une fois identifiés, tout le monde peut les copier. Pas besoin de brevet, pas de monopole.
Or, l’industrie médicale repose sur des brevets. Un médicament ? 20 ans de protection. Un scanner ? Des années de droits exclusifs. Un capteur à COV, ça se pirate.
Résultat : les laboratoires qui pourraient développer cette technologie préfèrent investir dans des choses qu’ils peuvent contrôler. Parce qu’un nombril qui sent la maladie, ça ne se vend pas en action.
Et si on arrêtait de chercher des miracles ?
Les COV ne sauveront pas le monde. Ils ne remplaceront pas les médecins. Mais ils pourraient éviter des milliers de diagnostics tardifs.
Le problème n’est pas la science. C’est l’argent. Et l’orgueil.
Parce qu’admettre qu’un capteur posé sur un nombril peut faire mieux qu’un scanner, ça remettrait en cause tout un système. Alors on attend. On attend que les Allemands fassent les tests. On attend que les Américains brevettent la technologie. On attend que quelqu’un d’autre paie.
Pendant ce temps, des gens meurent parce qu’un médecin a hésité à prescrire une IRM. Ou parce qu’un capteur à 5 000 euros traînait dans un placard, inutilisé.