Le jour où le SMS arrive enfin
C’est un message anodin, glissé entre deux publicités pour des crèmes anti-âge et des stages de yoga. « Votre rendez-vous est confirmé pour jeudi à 14h30. » Trois jours après la demande. Trois jours. Le délai magique, celui qu’on vous promet désormais pour obtenir une première consultation en gynécologie quand on suspecte quelque chose de grave : une endométriose, un kyste, peut-être pire. Sur le papier, c’est une révolution. Dans la réalité des services publics, ça reste une victoire à la Pyrrhus.
Ce guichet unique, lancé discrètement en région parisienne il y a six mois, est censé simplifier l’accès aux soins pour les femmes en attente d’un diagnostic. L’objectif affiché ? « Réduire les délais à 72 heures pour une première consultation, et organiser une coelioscopie exploratrice sous 15 jours », comme l’a rappelé la DGS dans un communiqué de mars. Sauf que personne ne vous expliquera jamais ce qui se passe après. Parce que le vrai combat, lui, commence quand on sort de ce guichet.
Le chiffre qui ment un peu
D’après les données de l’Assistance Publique, Hôpitaux de Paris (AP-HP), 47 % des patientes en attente d’une consultation pour suspicion de pathologie gynécologique chronique obtiennent désormais leur rendez-vous sous trois jours. Un chiffre qui sonne bien, surtout quand on le compare aux 45 jours d’attente moyenne enregistrés en 2022 dans les mêmes services. Sauf que ces 47 % cachent une réalité moins glorieuse :
- Les 53 % restants attendent toujours plus d’un mois. Souvent parce qu’ils tombent dans les mailles du guichet, soit parce qu’ils n’ont pas de médecin traitant référent, soit parce que leur dossier est jugé « prioritaire mais non urgent » par un algorithme dont personne ne maîtrise les critères.
- Les coelioscopies, elles, restent un casse-tête. Même quand la consultation est obtenue sous 72 heures, la file d’attente pour une intervention sous cœlioscopie (la seule façon de poser un diagnostic définitif pour l’endométriose ou certains cancers) dépasse toujours les 30 jours dans 60 % des cas. À l’hôpital Cochin, par exemple, les listes d’attente pour une coelioscopie exploratrice frôlent les 45 jours en moyenne, malgré les annonces officielles.
Et puis, il y a ce détail qui fâche : le guichet unique ne couvre que 12 départements sur les 13 de la région Île-de-France. La Seine-Saint-Denis, où les déserts médicaux sont les plus denses, en est exclue. « On nous a dit que c’était une expérimentation, pas une généralisation », grogne une sage-femme du 93 qui gère encore des listes d’attente de deux mois pour des échographies de base.
Le vrai nœud du problème n’est pas là où on regarde
Tout le monde s’accorde à dire que les délais sont trop longs. Tout le monde répète que la situation est « critique » pour les patientes. Mais personne ne parle vraiment de ce qui bloque après le diagnostic. Prenez l’endométriose : une maladie qui touche 1 femme sur 10, selon l’Inserm, et qui met en moyenne 7 ans à être diagnostiquée. Même avec ce guichet, une fois le diagnostic posé, les patientes doivent ensuite composer avec :
- Des spécialistes saturés. À l’hôpital Bichat, le service de gynécologie médicale a vu son effectif réduit de 15 % depuis 2020. « On nous demande d’accélérer, mais on n’a pas les moyens d’embaucher », lance le Dr. Laurent Martin, chef de service. Résultat : les consultations de suivi pour les patientes déjà diagnostiquées dépassent souvent les 6 semaines.
- Un système de santé qui ne veut pas (vraiment) prioriser. La coelioscopie, c’est l’étape clé. Sauf que les blocs opératoires sont réservés en priorité aux urgences et aux cancers avérés. « Une endométriose sévère, ça ne tue pas. Donc ça passe après », résume une infirmière anonyme du service de chirurgie gynécologique de l’hôpital Tenon.
- L’absence de parcours de soins coordonnés. Une patiente qui obtient sa consultation sous 72 heures au guichet unique se retrouve souvent livrée à elle-même pour la suite. « On leur donne un rendez-vous, mais personne ne leur explique où aller après », regrette une association de patientes, EndoFrance, qui recense encore 30 % de ses adhérentes en attente d’une prise en charge depuis plus de six mois.
Ce que le guichet unique ne vous dira jamais
Le plus irritant, c’est l’hypocrisie des délais affichés. Parce que ce guichet unique, en réalité, ne change rien à la vraie file d’attente : celle des soins spécialisés. Prenez ce cas, documenté par Le Monde en 2023 : une patiente de 34 ans, diagnostiquée avec une endométriose sévère après 8 ans de douleurs, a obtenu sa première consultation en 48 heures via le guichet. Sa coelioscopie ? Reportée trois fois. La dernière annulation ? « Pour manque de disponibilité des anesthésistes ». Elle attend toujours, six mois plus tard.
Et puis, il y a l’effet pervers : en promettant des délais courts pour la première consultation, les hôpitaux se déchargent d’une partie de la pression. « On nous félicite pour les 72 heures, mais personne ne nous demande ce qu’on fait après », confie une cadre de santé de l’AP-HP sous couvert d’anonymat. Résultat : les moyens alloués restent les mêmes, les effectifs aussi. Seuls les indicateurs s’améliorent.
La solution ? Regarder ailleurs
Si on veut vraiment réduire les délais, il faudrait :
- Arrêter de jouer avec les mots. Un guichet unique qui ne couvre pas tout le territoire, c’est un leurre. Une consultation sous 72 heures qui ne débouche sur rien, c’est une illusion.
- Investir dans les blocs opératoires et les spécialistes. Pas dans des campagnes de communication sur les « délais réduits », mais dans des lits, des chirurgiens et du personnel soignant. À l’hôpital Foch, où une unité dédiée à l’endométriose a été créée en 2021, les délais pour une coelioscopie sont passés de 90 à 21 jours. Coût ? 1,2 million d’euros par an. Budget ? « On nous l’a refusé deux fois », soupire la directrice des soins.
- Cesser de traiter l’endométriose comme une maladie de seconde zone. Elle n’est pas « moins urgente » qu’un cancer du sein. Elle est juste moins médiatisée. Et moins rentable pour les laboratoires pharmaceutiques, qui dépensent 10 fois plus en marketing pour la ménopause que pour cette maladie.
Le vrai combat commence après le SMS
Ce guichet unique, vous allez l’entendre partout : « C’est une avancée majeure. » Peut-être. Mais une avancée qui ne va rien changer si on ne s’attaque pas à l’essentiel. Parce que le problème n’est pas d’obtenir un rendez-vous. Le problème, c’est ce qui suit. Et là, personne ne vous en parlera.
Alors la prochaine fois que vous recevrez ce SMS « Votre consultation est confirmée pour jeudi », posez-vous la question : et après ?