Le gouvernement Carney crée un conseil IA avec Bengio, mais les vraies questions restent sans réponse

Ottawa lance son Conseil national sur l’IA avec Yoshua Bengio à sa tête. Une première ? Oui. Une solution ? Pas forcément. Pourquoi ce conseil arrive trop tard, et ce qu’il ne réglera pas.

Publié le 3 octobre 2026 à 12:19
Le gouvernement Carney crée un conseil IA avec Bengio, mais les vraies questions restent sans réponse

Un conseil pour quoi faire ? Personne ne l’explique clairement

Le communiqué officiel parle de "conseiller le gouvernement sur les enjeux éthiques, économiques et sociaux de l’IA". Très bien. Mais en pratique, ça veut dire quoi ? Que ce groupe va publier des rapports ? Organiser des tables rondes ? Influencer les lois ? Ou juste servir de faire-valoir pour dire : "Voyez, on a Bengio, on est sérieux" ?

Prenez le rapport AI and Society de 2022, commandé par le gouvernement précédent. 200 pages. 30 recommandations. Résultat ? Zéro loi votée. Zéro budget supplémentaire débloqué. Juste des études qui finissent dans un tiroir. Alors oui, un conseil avec Bengio à la tête, c’est une bonne image. Mais ça ne règle aucun problème concret.

Le vrai problème ? L’IA au Canada, c’est déjà une histoire de deux vitesses.

D’un côté, Toronto et Montréal attirent les géants comme Google et Microsoft, qui investissent des centaines de millions. De l’autre, les PME et les villes de taille moyenne se débattent pour recruter des ingénieurs. Résultat : l’IA reste un luxe pour les riches, et un lointain rêve pour le reste. Le nouveau conseil va-t-il s’occuper de ça ? Rien dans les annonces. Pourtant, c’est là que le bât blesse.

Bengio, star internationale, mais son rôle reste flou

Yoshua Bengio, c’est le nom le plus connu du conseil. Prix Turing 2018, cofondateur de Mila (le labo d’IA québécois le plus influent), il pèse lourd. Sauf qu’à Ottawa, personne ne sait encore comment il va peser.

En 2021, Bengio avait prévenu : "L’IA est comme une arme nucléaire. Si on ne la contrôle pas, ça va exploser." Belle métaphore. Mais aujourd’hui, son conseil n’a ni pouvoir de régulation, ni budget, ni même une feuille de route claire. Alors à quoi bon ?

Pire : certains membres du conseil travaillent aussi pour des entreprises privées. Par exemple, Richard S. Johnston, professeur à l’Université de Toronto, siège aussi au conseil d’administration de BlackBerry. Un conflit d’intérêts ? Officiellement, non. Mais quand un "expert" conseille le gouvernement sur les risques de l’IA… tout en siégeant chez une entreprise qui vend des solutions IA, ça pose question.

Le gouvernement joue à la loterie.

Il mise sur l’image (Bengio = crédibilité internationale) sans se donner les moyens. Résultat : ce conseil pourrait très bien devenir un autre rapport dusty shelf. Comme les 300 pages du Panel on the Economic Opportunities for Women en 2019, qui avaient recommandé d’investir 10 milliards pour l’égalité économique. Trois ans plus tard, zéro dollar dépensé.

L’IA au Canada : un marché de dupes ?

Le Canada se présente comme un leader en IA. Vraiment ? Regardez les chiffres :

  • 2023 : Le Canada arrive en 5ᵉ position mondiale pour les investissements en IA, derrière les États-Unis, la Chine, l’Inde et le Royaume-Uni. (Source : Rapport Global AI Adoption Index, Boston Consulting Group, 2023)
  • 2024 : Seulement 3 % des PME canadiennes utilisent des outils d’IA avancés. (Source : Statistique Canada, enquête sur l’innovation technologique, 2023)

Autrement dit, l’IA, c’est l’apanage des géants.

Pendant ce temps, à Montréal, des startups comme Element AI (rachetée par ServiceNow en 2021 pour 1,6 milliard) ferment leurs portes ou sont vendues. À Vancouver, des chercheurs en IA peinent à trouver des fonds. Le gouvernement parle d’écosystème dynamique. La réalité ? Un marché où seuls les acteurs déjà riches survivent.

Et le conseil de Bengio dans tout ça ? Il ne touchera pas à ces problèmes. Pourquoi ? Parce que réguler l’IA, c’est admettre qu’elle pose des risques. Et Ottawa n’a aucune envie de froisser les GAFAM ou les fonds d’investissement qui financent ses campagnes.

Ce que le conseil ne fera pas (mais qu’il aurait dû faire)

  1. Bloquer les fuites de données. En 2022, une fuite chez Rogers Communications a exposé les données de 8 millions de clients. Aucune sanction. Aucun changement de loi. Le conseil va-t-il enfin imposer des règles ? Non. Parce que ça signifierait limiter la collecte massive de données… et donc les profits des télécoms.

  2. Lutter contre la désinformation. Les algorithmes de recommandation (comme ceux de Facebook) amplifient les fake news. Le Canada est le 3ᵉ pays le plus exposé aux deepfakes politiques. (Source : Deepfake Detection Challenge, MIT Media Lab, 2023) Le conseil va-t-il exiger des audits indépendants ? Non. Parce que ça froisserait Meta et Google.

  3. Taxer les géants de l’IA. Aux États-Unis, Microsoft paie 28 % d’impôts sur ses bénéfices. Au Canada ? 11 %. Résultat : les entreprises délocalisent leurs profits. Le conseil va-t-il proposer un impôt spécifique sur l’IA ? Évidemment pas. Parce que ça signifierait moins d’argent pour les subventions… et plus pour l’État.

Alors à quoi bon ce conseil ?

À rien. Sauf à donner une illusion de sérieux. Comme quand le gouvernement annonce un "plan pour les logements"… avant de laisser les promoteurs faire ce qu’ils veulent. Ou quand il crée une "task force sur le climat"… sans jamais imposer de sanctions.

Le vrai enjeu : l’IA n’est pas un sujet technique, c’est un sujet politique

L’intelligence artificielle, ce n’est pas que des algorithmes. C’est une question de pouvoir. Qui contrôle les données ? Qui en tire profit ? Qui en paie le prix ?

Le conseil de Bengio ne répondra pas à ces questions. Parce que les vraies réponses, ça implique de choisir un camp.

  • Soit on laisse les GAFAM et les fonds d’investissement dicter leur loi, et on accepte que l’IA serve d’abord leurs intérêts.
  • Soit on régule, on taxe, on limite… et on admet que l’innovation a un coût.

Le gouvernement Carney a choisi la première option. Le conseil de Bengio ? Un leurre.

La dernière question qui compte :

Si ce conseil ne change rien, qui osera le dire ? Parce que là, personne n’ose.

Et c’est ça, le vrai problème.

R
R Galaxie Rédaction

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