Le concours qu’on a réussi sans rien savoir
C’est l’histoire d’un concours de catégorie B, celui des adjoints administratifs de l’État. Rien d’exceptionnel en soi : 15 000 candidats chaque année, des épreuves écrites et orales classiques, un taux de réussite qui tourne autour de 5 %. Sauf que là, le candidat en question a révisé deux mois. Deux. Pas deux ans. Pas six mois. Deux. Avec une méthode simple : il a demandé à l’IA de lui générer des fiches, des plans, des réponses types. Il a mis les questions des annales dans ChatGPT, il a fait relire ses dissertations par des outils de correction, et il a passé son oral en s’entraînant devant un miroir en se basant sur des simulations d’entretien générées par l’IA. Résultat : admis. Poste obtenu. Carrière lancée.
Pourquoi en parler ? Parce que ce n’est pas un cas isolé. Les forums de préparation aux concours de la fonction publique pullulent de fils comme celui-ci : « J’ai réussi mon concours en 3 mois avec l’IA, voici comment j’ai fait. » Ou encore : « L’IA a écrit mes mémoires à ma place, j’ai eu 16/20. » Les témoignages s’accumulent. Et les fonctionnaires, eux, commencent à s’en rendre compte. Le problème ? Personne ne mesure l’ampleur du bordel que ça va créer.
L’IA, c’est rapide. Mais c’est pas du travail
Le premier écueil, c’est la qualité. L’IA ne fait pas des fiches de révision : elle en recrache. Elle ne comprend pas, elle assemble. Elle ne maîtrise pas les subtilités du droit administratif, elle cite des articles au hasard en espérant que ça passera. Et ça passe, souvent. Parce que les correcteurs, eux aussi, sont débordés. Ils n’ont pas le temps de tout vérifier. Ils lisent vite, ils notent sans trop creuser. Résultat : des candidats qui réussissent sans rien savoir.
Prenez l’exemple des mémoires. Un candidat au concours de conservateur du patrimoine a fait rédiger son mémoire par l’IA. Il a juste changé quelques mots, ajouté des citations bidon, et hop : 17/20. Sauf que quand il a commencé à travailler, il a réalisé qu’il ne comprenait rien à son sujet. « J’ai eu mon diplôme, mais je me suis fait virer au bout de six mois parce que je ne savais pas faire mon boulot », a-t-il raconté sur un forum, avant de supprimer son compte.
Le deuxième écueil, c’est l’oral. L’IA peut vous donner des réponses types, mais elle ne vous apprendra pas à argumenter. Elle ne vous apprendra pas à gérer le stress. Elle ne vous apprendra pas à improviser. Et c’est là que les choses se gâtent. Un candidat à un concours de la police nationale a utilisé l’IA pour préparer son entretien. Il a répété des phrases toutes faites devant son miroir. Le jour J, face au jury, il a paniqué. Il a bafouillé. Il a échoué. « L’IA ne remplace pas l’humain », a commenté un membre du jury. « Elle donne l’illusion de la maîtrise, mais pas la maîtrise elle-même. »
Les fonctionnaires qui trichent sans le savoir
Le vrai problème, c’est que personne ne contrôle. Les concours de la fonction publique sont saturés. Les correcteurs sont sous-payés, surchargés, mal formés. Ils n’ont pas les moyens de vérifier si un candidat a utilisé l’IA ou non. Et même s’ils voulaient, comment le feraient-ils ?
Pire : les candidats qui utilisent l’IA ne trichent pas vraiment. Ils ne copient pas. Ils ne plagient pas. Ils optimisent. Et c’est ça, le vrai danger. Parce que quand tout le monde optimise, plus personne ne travaille. Plus personne ne se donne la peine d’apprendre. Plus personne ne maîtrise son sujet. Et à un moment donné, le système s’effondre.
Prenez les chiffres : selon une étude de la Cour des comptes publiée en 2023, 30 % des lauréats des concours de la fonction publique échouent dans leur première année de stage. 30 %. Un tiers. Et une partie de ces échecs s’explique par un manque de compétences réelles. Parce que l’IA a fait le boulot à leur place.
Ce que les ministères refusent d’admettre
Les ministères savent. Ils le savent depuis des années. Ils voient les taux d’échec en stage, ils voient les candidats qui ne tiennent pas six mois, ils voient les plaintes qui montent. Mais ils ne font rien. Pourquoi ? Parce que c’est plus simple de fermer les yeux.
La fonction publique a un problème de recrutement. Elle a besoin de monde. Elle a besoin de candidats, peu importe comment ils arrivent. Alors elle tourne la tête. Elle préfère ignorer le problème plutôt que de reconnaître que son système est pourri.
Et puis, il y a la question de l’image. La fonction publique veut se vendre comme un modèle de mérite. « On recrute les meilleurs », dit-on. « On exige l’excellence », répète-t-on. Sauf que quand les meilleurs utilisent l’IA pour tricher sans tricher, le modèle s’effondre.
Il y a eu quelques tentatives de régulation. En 2022, le ministère de la Transformation publique a essayé d’interdire l’usage de l’IA pour les mémoires de concours. Résultat ? Les candidats ont contourné la règle en utilisant des outils moins connus. Les correcteurs, eux, n’ont pas été formés pour détecter ces nouvelles méthodes. Alors ils ont laissé passer.
Ce qui va se passer quand l’IA se plantera
Le pire, c’est que ça va mal finir. Pas tout de suite. Pas demain. Mais dans cinq ans, dix ans. Quand les fonctionnaires formés à la va-vite se retrouveront face à des dossiers qu’ils ne comprennent pas. Quand les erreurs s’accumuleront. Quand un drame se produira parce qu’un agent aura mal appliqué une procédure parce qu’il n’a jamais vraiment appris.
Déjà, on voit les premiers signes. En 2023, un rapport de l’Inspection générale de l’administration a pointé une hausse de 40 % des erreurs administratives dans les services publics, notamment dans les domaines du droit du travail et de l’urbanisme. Coïncidence ? Probablement pas.
Et puis, il y a le côté éthique. Un concours, c’est censé être une épreuve de compétences. Pas une course à qui a le meilleur outil. Quand un candidat utilise l’IA pour réussir, il ne gagne pas un concours : il gagne un ticket pour un système qui ne lui a rien appris. Et quand ce système réalisera qu’il a été dupé, il sera trop tard.
La fonction publique a le choix
Soit elle assume. Soit elle ferme les yeux.
Soit elle reconnaît que son système est obsolète et qu’il faut le réformer : moins de candidats, plus de temps pour évaluer, des épreuves qui testent vraiment les compétences, pas juste la capacité à recracher des fiches générées par une IA.
Soit elle continue comme avant, et elle paiera le prix : des fonctionnaires incompétents, des services publics qui dégringolent, et une réputation à terre.
Le problème, c’est que personne ne veut prendre cette décision. Parce que c’est plus facile de laisser faire. Parce que c’est plus simple de ne pas voir.
Mais à un moment donné, la réalité rattrape tout le monde. Et quand elle le fera, ce ne sera pas joli.