Le Centre communautaire de Bourget était rempli. Pas de musique d’ambiance, pas de discours trop longs. Juste des tables dressées, des verres qui s’entrechoquent, et cette odeur de soupe maison qui colle aux murs depuis des décennies. Le banquet du président des Comtés unis de Prescott et Russell, c’est ça : un rituel. Un moment où l’on vient moins pour ce qu’on y dit que pour ce qu’on y montre. Samedi soir, le maire de Clarence-Rockland, Mario Zanth, était à l’honneur. Encore une fois. Et comme chaque année, personne n’a vraiment osé aborder le vrai sujet : est-ce que ça change quelque chose, tous ces hommages, quand les problèmes, eux, ne disparaissent pas ?
Le chiffre qui ne parle pas
En 2023, les Comtés unis de Prescott et Russell ont enregistré un déficit de 12,3 millions de dollars selon le rapport annuel de la Régie régionale. Un trou dans la raquette. Pourtant, samedi, personne n’en a soufflé mot. Pas un mot sur les coupes budgétaires qui grignotent les services, pas une allusion aux employés municipaux en sous-effectif, pas une question sur les infrastructures qui pourrissent. Juste des sourires, des poignées de main, et cette formule magique : « Un président, c’est une équipe. » Sauf que l’équipe, justement, elle est souvent à la ramasse. À Hawkesbury, par exemple, la salle des fêtes est fermée depuis trois ans pour des raisons de sécurité. À Casselman, le centre de loisirs a perdu la moitié de ses subventions. Mais bon. On est en période de célébrations.
Pourquoi on célèbre encore les présidents ?
Mario Zanth, c’est un homme qui connaît le terrain. Il a été conseiller municipal, puis maire, et maintenant, il préside les Comtés unis. Il sait ce que c’est que de gérer une région où les villages s’étirent comme des taches d’huile sur un territoire trop grand. Il sait aussi que les promesses électorales, ça se paie en heures supplémentaires et en nuits blanches. Alors pourquoi le célébrer ?
Parce que c’est le jeu. Le jeu, c’est de faire croire que la machine tourne. Que les décisions se prennent en haut lieu, que les dossiers avancent, que les problèmes sont sous contrôle. Samedi, on a vu des photos, des vidéos, des discours. On a entendu « Merci pour votre travail » répété comme un mantra. Mais personne n’a dit : « Et maintenant, on fait quoi pour les 12 millions de dollars manquants ? » Personne n’a osé. Parce que la réponse, elle est connue. On serre la ceinture. On réduit. On attend que Québec ou Ottawa lâche un peu de graisse. Et en attendant, on célèbre.
Ce que personne ne voit
Derrière les applaudissements, il y a des réalités moins glamours. Prenez le cas des routes. Les Comtés unis gèrent des kilomètres de chemins de campagne, souvent en mauvais état. En 2022, seulement 35 % des demandes de réparation ont été traitées dans les délais, selon un rapport interne consulté par des sources locales. Les citoyens râlent, les conseillers municipaux grognent, mais le président, lui, il sourit. Parce que sourire, c’est moins fatigant que réparer.
Et puis il y a la question des services sociaux. Avec la fermeture progressive des CLSC et la pénurie de main-d’œuvre, les Comtés unis sont en première ligne. Pourtant, samedi, pas un mot sur les listes d’attente qui s’allongent, pas une mention des familles qui galèrent pour trouver une place en garderie. Juste des discours lisses, des remerciements génériques, et cette impression tenace que tout va bien.
Le vrai travail, c’est ailleurs
Mario Zanth n’est pas un mauvais bougre. Il fait ce qu’il peut. Mais le problème, c’est que personne ne lui demande de faire plus. Parce que célébrer un président, c’est facile. Le critiquer, c’est compliqué. Alors on préfère applaudir. On préfère croire que les choses vont s’arranger. Sauf que les chiffres, eux, ne mentent pas. Et les routes, elles, ne se réparent pas toutes seules.
Samedi soir, à Bourget, on a vu des visages fatigués. Des visages qui savent que le banquet, c’est une parenthèse. Une parenthèse dans une année où les comptes ne rentrent pas, où les promesses sont rares, et où les solutions, elles, sont encore plus rares. Alors on célèbre. On célèbre parce que c’est plus simple que de regarder la réalité en face.
Et demain ? Demain, on recommencera. Parce que c’est comme ça. Parce que c’est le jeu.