2024, les lycéens ne savent plus faire un copier-coller
Un jour de 2023, dans un lycée de Seine-Saint-Denis, un prof de maths demande à ses élèves de première de copier un tableau Excel. Résultat : trois sur vingt n’y arrivent pas. Pas parce qu’ils ne veulent pas. Parce qu’ils ne savent pas. Pas même avec des instructions détaillées, des captures d’écran, des démonstrations en direct. Le tableau reste vide. L’un d’eux, sérieux, lève la main : « Monsieur, je sais pas où est la touche Copier. » Le prof a cru à une blague. Ce n’était pas une blague.
Ce n’est pas un cas isolé. 68 % des enseignants du secondaire (lycée et collège) estiment que les compétences numériques des jeunes régressent, selon une enquête de l’OCDE publiée en mai 2023. « On leur donne un ordinateur à 12 ans, mais on ne leur apprend pas à l’utiliser », résume Thomas Legrand, prof d’histoire-géo dans un lycée de Lille. « Ils surfent sur TikTok comme des pros, mais demandez-leur d’ouvrir un fichier PDF ou de formater un texte, et c’est la panique. »
Pourtant, le numérique, c’est leur monde.
Ils passent leur vie dessus. Leurs parents aussi, d’ailleurs. Mais le problème, c’est que personne ne leur apprend comment ça marche. Pas à l’école, pas à la maison. Juste « ça marche, utilise ». Comme si la technologie était de la magie. « On leur donne un iPhone à 10 ans et on s’étonne qu’ils ne sachent pas gérer leur boîte mail à 17 ans », lance un formateur en informatique dans un CFA de Bordeaux. « C’est comme apprendre à conduire sans savoir ce qu’il y a sous le capot. »
Le vrai scandale ? Personne ne s’en offense.
En 2015, l’Éducation nationale avait lancé un « socle numérique » pour les collèges. Objectif : former les élèves aux bases. Résultat ? « Un échec », selon le rapport de l’OCDE. « Les programmes existent, mais ils ne sont pas appliqués », confirme une enseignante en informatique dans l’Académie de Lyon. « On manque de profs qualifiés, et ceux qu’on a sont débordés. » Pendant ce temps, les entreprises râlent : « Les jeunes sortent des études sans savoir gérer un logiciel métier », témoigne un responsable RH chez Capgemini. « On perd un temps fou à leur expliquer des choses qu’ils devraient connaître. »
Et les parents dans tout ça ?
Ils sont largués. « Moi, je leur montre comment envoyer un mail, mais après ? », avoue une mère de famille dans le 93. « Ils ont leur téléphone, mais je ne sais pas leur apprendre à trier leurs fichiers ou à faire une recherche avancée sur Google. » Le numérique, c’est devenu un terrain vague. Ni l’école, ni la famille ne veulent en assumer la responsabilité. « On préfère leur acheter une tablette et prier pour que ça se débrouille », ajoute un père de famille à Toulouse.
Le pire ? Ça va empirer.
En 2025, l’intelligence artificielle va encore plus s’imposer dans les métiers. « Un jeune qui ne maîtrise pas les outils de base ne pourra même pas utiliser les outils d’IA », alerte un expert en transformation digitale. « Parce que pour demander à l’IA de faire quelque chose, il faut déjà savoir ce qu’on lui demande. » Autrement dit : si vous ne savez pas copier-coller, vous ne saurez pas non plus comment formuler une requête claire pour l’IA. C’est le cercle vicieux.
Alors, on fait quoi ?
Certains lycées essaient. À Nantes, un établissement a intégré un « module numérique obligatoire » en seconde. « On leur apprend à coder, à monter une vidéo, à sécuriser leurs données », explique la principale. « Mais c’est encore trop rare. » D’autres misent sur des partenariats avec des entreprises comme Microsoft ou Google pour former les profs. « Trop peu, trop tard », rétorque un syndicaliste de l’Éducation nationale. « Il faudrait repenser toute la formation des enseignants, pas juste ajouter une option. »
Le vrai problème, c’est qu’on a abandonné les jeunes à leur écran.
On leur a dit : « Le numérique, c’est facile. » Résultat : ils croient que c’est de la sorcellerie. « On leur a vendu l’illusion que tout était intuitif », regrette un ancien ingénieur devenu formateur. « Mais derrière l’écran, il y a des règles. Et personne ne les leur a apprises. »
2024, c’est l’année où ça va devenir un vrai problème.
Parce que demain, ce ne sera plus juste « copier-coller » qu’ils ne sauront pas faire. Ce sera « comprendre comment fonctionne ce qu’ils utilisent ». Et là, le retard sera trop lourd à rattraper.
Le numérique ne pardonne pas l’amateurisme.
Et les jeunes de 2024 sont en train de le payer cash.