Le coup de poker d’Ottawa (et pourquoi Cleveland-Cliffs bluffe mal)
Ottawa a sorti son artillerie lourde : la Canada Steel Policy, un outil créé en 1984 pour bloquer les rachats d’entreprises sidérurgiques par des étrangers. Sauf que cette fois, le gouvernement invoque un article peu utilisé : la « menace à la sécurité nationale ». Traduction : si Cleveland-Cliffs rafle Stelco, c’est tout le secteur qui s’effondre. Les experts du Centre for International Governance Innovation (CIGI) estiment que sans intervention, 30 % des emplois de l’acier canadien pourraient disparaître d’ici 2026. Ottawa a donc gelé la transaction. Cleveland-Cliffs a riposté en menaçant de porter l’affaire devant les tribunaux. « Nous avons investi des centaines de millions dans Stelco, et Ottawa nous traite comme des voleurs », a lâché un porte-parole sous couvert d’anonymat. Sauf que le vrai problème, c’est que Cleveland-Cliffs n’a pas les couilles pour un vrai procès. Pas avec les règles actuelles. Parce que si Ottawa gagne, la compagnie devra soit revendre Stelco à un Canadien (bonjour, le prix du marché), soit fermer boutique. Et personne, absolument personne, ne croit que Cleveland-Cliffs va laisser 1,5 milliard de dollars s’évaporer pour une question d’ego.
Mais alors, pourquoi menacer ? Parce que Ottawa a peur. Peur de passer pour le méchant. Peur que les marchés interprètent ça comme un signe de faiblesse. Peur que les autres investisseurs étrangers se disent : « Si c’est comme ça pour Stelco, autant éviter le Canada. » Cleveland-Cliffs le sait. Et c’est exactement pour ça qu’ils jouent la montre. Ils veulent forcer Ottawa à négocier en position de faiblesse. Sauf que cette fois, le gouvernement a un argument massue : la Foreign Investment Review Agency (FIRA) peut bloquer la transaction purement et simplement. Et si Cleveland-Cliffs veut son usine, il faudra passer par un tribunal canadien. Avec des juges qui ont déjà montré qu’ils n’avaient pas peur de casser les multinationales quand il le fallait. En 2019, la FIRA a forcé Alstom à revendre ses actifs ferroviaires à un consortium canadien. Message reçu : Ottawa ne plaisante pas avec l’acier.
L’acier canadien, otage d’une guerre économique plus large
Derrière Stelco, il y a une question plus large : le Canada peut-il encore se permettre d’avoir une industrie sidérurgique ? Les chiffres sont sans appel. En 2023, le pays a importé pour 8,2 milliards de dollars d’acier, principalement des États-Unis et de Chine (source : Statistique Canada). Pendant ce temps, les usines canadiennes ferment les unes après les autres. Stelco n’est pas un cas isolé. À Saguenay, ArcelorMittal a déjà annoncé des coupes massives. À Montréal, Dofasco a été rachetée par un fonds américain en 2014, et depuis, les investissements dans la modernisation ont chuté de 40 %.
Le problème, c’est que personne ne veut plus jouer le jeu. Les fonds de pension canadiens se désengagent. Les gouvernements provinciaux ferment les yeux. Et les multinationales comme Cleveland-Cliffs profitent du vide. Elles savent que le Canada n’a pas les moyens de relancer une vraie politique industrielle. Alors elles achètent, elles ferment, elles délocalisent. Et Ottawa, coincé entre la protectionnisme et la réalité économique, hésite. Trop tard ? Peut-être. Mais cette fois, avec Stelco, le gouvernement a osé dire non. Et ça, c’est une première depuis des années.
Le vrai enjeu : qui contrôle les chaînes d’approvisionnement ?
Ce qui se joue avec Stelco, c’est bien plus que de l’acier. C’est la question de savoir qui va fournir les infrastructures critiques du Canada dans les 20 prochaines années. Les éoliennes, les pipelines, les bâtiments publics, les voitures électriques, tout ça a besoin d’acier. Et si Cleveland-Cliffs ou un autre fonds étranger rachète les dernières usines, c’est la Chine ou les États-Unis qui décideront des prix, des délais, des priorités. Ottawa le sait. D’où cette obsession à vouloir garder Stelco sous contrôle canadien. Sauf que le gouvernement n’a pas les ressources pour moderniser l’usine. Alors il mise sur la peur : « Si vous touchez à Stelco, vous touchez à notre souveraineté. »
Problème : Cleveland-Cliffs s’en fout. Parce que pour eux, Stelco, c’est un actif à revendre. Pas un fleuron à entretenir. Ils veulent soit vendre, soit fermer. Et ils sont prêts à jouer avec le feu pour y arriver. Mais cette fois, Ottawa a peut-être un atout qu’ils n’ont pas vu venir : l’opinion publique. Les syndicats de Hamilton ont déjà menacé de manifester devant les bureaux de Cleveland-Cliffs à Toronto. Les élus locaux hurlent à la trahison. Et les médias commencent à poser des questions gênantes. « Pourquoi Cleveland-Cliffs veut-il vraiment Stelco ? » La réponse, c’est simple : parce que l’usine est en train de couler, et que personne n’a les moyens de la sauver. Sauf peut-être… le gouvernement. À condition de se bouger. Et de cesser de tergiverser.
La vraie question : Ottawa ira-t-il jusqu’au bout ?
Voilà le vrai dilemme. Ottawa a les outils. Mais a-t-il la volonté ? Parce que porter Cleveland-Cliffs devant les tribunaux, ça prend du temps. Ça coûte cher. Et ça attire les projecteurs. Surtout si le procès traîne. Et si, pendant ce temps, Stelco continue de saigner des emplois ? Les libéraux savent très bien que ce genre de conflit, ça se règle souvent à l’amiable. En coulisses. Avec des compromis qui arrangent tout le monde… sauf les travailleurs et les actionnaires locaux.
Mais cette fois, quelque chose a changé. Parce que Stelco, c’est le dernier grand symbole de l’industrie sidérurgique canadienne. Et si Ottawa lâche, c’est toute l’industrie qui s’effondre. Alors oui, ils vont probablement aller jusqu’au bout. Même si ça signifie un procès long, coûteux, et une bataille médiatique sans merci. Parce que la alternative, c’est pire : abandonner sans combattre. Et ça, aucun gouvernement ne peut se le permettre.
Le procès n’est qu’une étape. La vraie guerre, elle commence maintenant.
Ce qui se passe avec Stelco, c’est le début d’une nouvelle ère. Une ère où les États vont devoir choisir : soit ils laissent les multinationales dicter leur politique industrielle, soit ils se battent pour garder le contrôle. Le Canada a déjà perdu trop de batailles. Cette fois, avec Stelco, il a une chance de gagner. À condition de ne pas reculer. Parce que Cleveland-Cliffs bluffe. Mais Ottawa aussi. Et le vrai perdant dans cette histoire, ce ne sera ni l’un ni l’autre. Ce sera le Canada. Et ses usines, qui continueront de rouiller, une à une, jusqu’à ce qu’il n’en reste plus aucune.