Le gouvernement dépense 5 millions, mais les associations savent déjà que ça ne suffira pas
Imaginez : vous avez 25 ans, vous faites une nuit blanche à Ottawa, et le lendemain, vous recevez un SMS anonyme. « Vous avez été exposé·e au VIH. Où trouver un test ? » Sauf que les cliniques sont fermées le week-end, les pharmacies ne vendent pas les trousses sans ordonnance, et le site du gouvernement vous renvoie à une page en anglais avec un formulaire à remplir en trois langues officielles. Bienvenue dans le Canada de 2024, où le dépistage du VIH reste un parcours du combattant.
Pourtant, Ottawa vient d’annoncer une enveloppe de 5 millions de dollars pour distribuer des trousses d’autodépistage. « Une avancée majeure », a déclaré la ministre de la Santé, en oubliant de préciser que ces trousses existent déjà depuis 2021. Sauf qu’elles traînent dans les placards des cliniques, parce que personne ne sait vraiment comment les faire circuler. 7 000 personnes ignorent toujours leur séropositivité au pays, selon les dernières données de la Santé publique. Avec 5 millions, on pourrait en équiper 50 000. Alors pourquoi seulement une goutte d’eau dans un océan de négligence ?
Les trousses existent depuis trois ans, alors pourquoi ce coup de théâtre ?
Parce que les associations ont épuisé tous les arguments. En 2021, le gouvernement Trudeau promettait des trousses gratuites et accessibles. Trois ans plus tard, elles sont toujours payantes (environ 20 dollars) dans la plupart des pharmacies, et les communautés marginalisées, les jeunes gais, les travailleur·ses du sexe, les Autochtones, continuent de se faire tester trop tard. « On nous dit depuis des années que le dépistage est une priorité, mais regardez le résultat », lance Marie-Claude Bourgeois, directrice de la Coalition des organismes communautaires québécois de lutte contre le sida (COCQ-SIDA). « 5 millions, c’est joli sur un communiqué, mais sur le terrain, ça change quoi ? »
Le problème ? Personne ne sait qui va distribuer ces trousses. Les cliniques manquent de personnel. Les pharmacies refusent souvent de les vendre sans formation. Et les populations les plus touchées ? Elles n’ont pas les moyens de se déplacer. « On a besoin de stratégies de rue », insiste Bourgeois. « Pas de jolies annonces à Ottawa. »
Le vrai scandale : Ottawa préfère dépenser en communication qu’en prévention
En 2023, le gouvernement a injecté 30 millions dans des campagnes de sensibilisation. Des affiches, des vidéos, des hashtags. Zéro sur le terrain. Pendant ce temps, les cas de VIH augmentent chez les jeunes. « Les gens croient que le VIH est un problème des années 1980 », regrette Dr. Horacio Bach, infectiologue à l’Hôpital général de Montréal. « Ils ne se testent pas. Et quand ils découvrent leur séropositivité, c’est souvent trop tard. »
Le pire ? Les trousses d’autodépistage ne sont même pas recommandées par défaut. La Santé publique insiste encore sur les tests en clinique, comme si 2024 était 1995. « On a des outils qui marchent, mais on les utilise à moitié », soupire Bach. « 5 millions, c’est une goutte. Mais c’est mieux que rien. Sauf que rien, c’est ce qu’on a eu pendant des années. »
Ce que le gouvernement ne veut pas vous dire sur les 7 000 personnes qui ignorent tout
Ces 7 000 personnes, ce ne sont pas des chiffres. Ce sont des vies. Des vies qui pourraient être sauvées si les trousses étaient gratuites, accessibles, et distribuées sans filtre. Mais Ottawa préfère jouer avec les mots. « Dépistage amélioré », « accès facilité »… Derrière ces formules, il y a une réalité : les populations les plus vulnérables n’ont toujours pas les moyens de se soigner.
Prenez l’exemple de Toronto. En 2022, une étude de l’Ontario Public Health a révélé que 40 % des nouveaux cas de VIH étaient diagnostiqués à un stade avancé. Pourquoi ? Parce que les tests rapides coûtent cher, parce que les cliniques ferment tôt, parce que les gens ont peur de se faire juger. 5 millions ne changeront pas ça.
La vraie question : et après ? Qui va s’occuper des positifs ?
Le dépistage, c’est bien. Le traitement, c’est mieux. Mais avec 5 millions, Ottawa ne paiera pas les antirétroviraux. Elle ne formera pas les médecins. Elle ne créera pas de lignes d’écoute pour les personnes qui reçoivent un résultat positif. « On nous donne des trousses, mais après ? », demande Bourgeois. « Qui va accompagner ces 7 000 personnes quand elles apprendront qu’elles sont séropositives ? »
Le gouvernement parle de « stratégie globale ». En réalité, c’est une stratégie de communication. Parce que 5 millions, ça fait une belle photo avec la ministre de la Santé. Ça fait un communiqué de presse. Ça fait l’illusion d’agir. Mais sur le terrain, rien ne change.
La conclusion qui dérange
Ottawa dépense des millions pour des trousses qui existent déjà. Pourquoi ? Parce que c’est moins cher que de vraiment résoudre le problème. Parce que ça fait bonne figure devant les ONG. Parce que personne ne veut admettre que le VIH, au Canada, ce n’est pas un problème de santé publique. C’est un problème politique.
Et tant qu’on ne le comprendra pas, les 7 000 resteront dans l’ignorance.