Un écran qui s’éteint, des habitants qui s’en vont sans un mot
Jeudi matin, la porte du Cinéma du Cap est restée fermée. Pas de pancarte, pas d’annonce, rien. Juste un silence. Ceux qui y allaient depuis des années, pour voir un film d’auteur, traîner avant un concert, ou simplement parce que c’était là , ont compris au premier coup d’œil. L’écran ne rediffuserait plus Les Parapluies de Cherbourg. Plus de Titane en VO sous-titrée. Plus de séances à 12$ pour les ados qui n’ont pas les moyens d’aller à Trois-Rivières.
Et personne n’a crié au scandale. Pas même les élus locaux. Pas même les associations de quartier. Juste un trou. Un de plus.
Un quartier qui compte ses pertes
Le Cap-de-la-Madeleine, c’est déjà un désert culturel. La bibliothèque municipale a fermé ses portes en 2020, officiellement pour « rénovation ». En réalité, personne n’est jamais revenu. Le seul café qui restait a baissé le rideau l’an dernier. Maintenant, il ne reste plus que le Cinéma du Cap, et son écran éteint.
Pourtant, ce n’était pas qu’un cinéma. C’était un lieu. Un endroit où les gens du quartier pouvaient se croiser sans avoir à prendre la voiture pour traverser la rivière. Un endroit où les films pas mainstream passaient encore. Un endroit où, parfois, on discutait après la séance plutôt que de filer direct vers sa voiture.
Et aujourd’hui ? Plus rien. Juste le trajet jusqu’à Trois-Rivières, avec ses files d’attente à la billetterie et ses prix qui ont doublé depuis cinq ans.
L’argent public qui fuit, les promesses qui s’évaporent
Le Cinéma du Cap, c’était aussi une subvention. Une aide de la Ville de Québec, un soutien de la Société du cinéma du Québec. Selon les chiffres de 2022 (les derniers publiés), les salles indépendantes comme celle-ci représentaient moins de 3% des écrans au Québec, mais 15% des films d’auteur diffusés. Un détail ? Pas vraiment.
Pourtant, quand il s’agit de fermer une salle dans un quartier populaire, les subventions s’évaporent plus vite que la vapeur d’un pop-corn oublié. En 2021, la Ville de Québec a injecté 1,2 million de dollars dans des « projets de revitalisation culturelle » dans les quartiers défavorisés. Résultat ? Deux nouveaux murs peints. Zéro salle de cinéma.
Et le maire ? Silence radio. Les conseillers d’opposition ? Occupés ailleurs. Les médias ? Un petit paragraphe dans le journal local, puis plus rien.
Ce que ça dit de nous
On parle beaucoup de « déserts culturels » au Québec. On crée des commissions, on organise des forums, on publie des rapports. Mais quand ça touche de près ? Quand c’est notre cinéma qui ferme, notre quartier qui se vide, notre génération qui n’a plus où aller ?
LĂ , on se tait.
Pourquoi ? Parce que le Cap-de-la-Madeleine, ce n’est pas le Vieux-Québec. Ce n’est pas un lieu où les touristes prennent des photos. C’est un quartier où l’on vit, où l’on survit. Et quand un cinéma ferme là -bas, ce n’est pas une perte culturelle. C’est un symbole.
Un symbole de ce qu’on accepte. De ce qu’on laisse tomber.
Trois-Rivières, la nouvelle Mecque du 7e art ?
Officiellement, les habitués du Cinéma du Cap sont invités à faire le trajet jusqu’à Trois-Rivières. La ville a une salle, le Cinéma Paradiso, qui propose des programmes variés. Sauf que…
Sauf que le Cinéma Paradiso, c’est à 20 minutes en voiture. Sauf que les prix y sont plus élevés. Sauf que les séances commencent plus tard, et finissent plus tôt. Sauf que, pour beaucoup d’habitants du Cap, c’est tout simplement hors de question.
Et puis, il y a cette petite question qui reste en suspens : si le Cinéma du Cap ferme, qui va s’occuper des autres salles du quartier ? Qui va veiller à ce qu’elles ne suivent pas le même chemin ?
Personne, probablement.
Le dernier film avant la fermeture
Le dernier film projeté au Cinéma du Cap, c’était Anatomie d’une chute, de Justine Triet. Une histoire de mensonge, de vérité, de ce qu’on cache et de ce qu’on montre. Un film qui parle de justice, de regard, de ce qu’on choisit de voir.
Ironique, non ?
Parce qu’aujourd’hui, c’est comme si personne ne voulait voir ce qui se passe. Comme si le cinéma du Cap-de-la-Madeleine n’avait jamais existé. Comme si, finalement, certains quartiers n’avaient pas le droit de compter leurs pertes.
Alors oui, allez voir un film. Allez à Trois-Rivières. Mais n’oubliez pas : derrière chaque écran qui s’éteint, il y a un quartier qui s’efface.
Et ça, personne ne semble vouloir en parler.