Un décès en CHSLD révèle les failles d’une surveillance à bas coût

La coroner Marie-Ève Dagenais met en lumière un protocole de surveillance inadapté pour les résidents atteints de démence. Un système qui coûte moins cher, mais qui tue. Pourquoi les CHSLD persistent-ils à privilégier l’économie sur la sécurité ?

Publié le 12 octobre 2026 à 08:07
Un décès en CHSLD révèle les failles d’une surveillance à bas coût

Pourquoi « occupationnelle » sonne comme une arnaque médicalisée

La surveillance « occupationnelle », c’est le genre de terme qui fait sourire les infirmières et serrer les dents aux familles. Officiellement, ça veut dire « présence intermittente d’un employé pour s’assurer que la personne ne fait pas de bêtises ». En pratique, ça signifie « on passe toutes les 30 minutes, on note qu’elle est encore debout, et on retourne à nos occupations ».

Pour une personne sans démence, sans troubles visuels, sans risque de confusion aiguë, ça peut passer. Mais pour une patiente comme celle du rapport, qui voit flou, qui se perd dans son propre corps, qui peut se lever la nuit en croyant que c’est le jour, c’est une loterie. « Occupationnelle », c’est le niveau de surveillance qu’on réserve à quelqu’un qui pourrait se lever pour aller aux toilettes, pas à quelqu’un qui pourrait se lever et tomber dans le vide.

Et pourtant, c’est ce qu’on lui a imposé. Pourquoi ? Parce que c’est moins cher. Beaucoup moins cher. Une étude de l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ) publiée en 2021 estime qu’un passage toutes les 15 minutes coûte 30 % plus cher qu’un passage toutes les 30 minutes. Les CHSLD ont choisi leur priorité : économiser sur le dos des résidents.

Le chiffre qui fait mal : 80 % des chutes évitables

Chaque année, 80 % des chutes en CHSLD sont jugées évitables par les coroners et les experts en gériatrie. 80 %. Un chiffre qui claque. Et pourtant, les protocoles de surveillance ne bougent pas. Pourquoi ? Parce que les gestionnaires préfèrent compter leurs économies plutôt que les vies.

Prenez le cas du CHSLD où la patiente est morte. Selon les témoignages recueillis par la coroner, le personnel savait qu’elle avait des troubles visuels. Ils savaient qu’elle était à risque. Ils savaient qu’une surveillance plus stricte était nécessaire. Mais ils ont appliqué le protocole standard, parce que « c’est comme ça ». Comme si la mort était une variable d’ajustement.

La démence à corps de Lewy, l’oublié des protocoles

La démence à corps de Lewy, vous connaissez ? Non, parce que ce n’est pas la plus médiatisée. Pourtant, c’est la troisième cause de démence après Alzheimer et la démence vasculaire. Et c’est une des plus dangereuses. Pourquoi ? Parce que les patients ont des hallucinations visuelles, une sensibilité extrême aux médicaments, et une propension à se lever la nuit sans comprendre où ils vont.

Or, dans la plupart des CHSLD, les protocoles de surveillance sont calqués sur ceux d’Alzheimer. « On surveille comme pour Alzheimer, parce que c’est plus simple », explique une ergothérapeute qui a travaillé dans le réseau. « Mais avec la démence à corps de Lewy, c’est comme si on équipait un pilote de ligne avec des lunettes de soleil opaques. Ça ne marche pas. »

La coroner Dagenais le souligne : « Les troubles visuels de cette patiente n’ont pas été pris en compte dans l’évaluation des risques. C’est une négligence. » Une négligence qui coûte cher. Pas seulement en vies humaines, mais aussi en poursuites. En 2022, un CHSLD de Montréal a dû payer 2,5 millions de dollars à la famille d’une résidente morte après une chute, parce que la surveillance était jugée « défaillante » par les tribunaux.

Le vrai problème : on préfère gérer les conséquences

Voilà le système :

  • Une patiente tombe.
  • On la ramène aux urgences.
  • Elle meurt ou survit avec des séquelles.
  • La famille porte plainte.
  • Le CHSLD paie.
  • On change… les protocoles de signalement, pas ceux de prévention.

Pourquoi ? Parce que modifier les niveaux de surveillance, ça coûte. Ça veut dire embaucher plus de personnel. Ça veut dire former les employés. Ça veut dire assumer que la vie des résidents a plus de valeur que le budget serré.

Et puis, il y a toujours « les circonstances atténuantes » : « Elle était très agitée », « Elle refusait de rester au lit », « On a fait ce qu’on a pu ». Des phrases toutes faites pour éviter d’admettre l’évidence : on n’a pas fait assez.

Ce que ça change (ou pas)

La coroner Dagenais a fait ses recommandations. Comme d’habitude. « Renforcer la formation du personnel », « adapter les protocoles aux troubles spécifiques », « revoir les niveaux de surveillance ». Des phrases qui sonnent bien, mais qui, dans les faits, ne changent rien.

Parce que les CHSLD sont sous pression financière. Parce que les gouvernements coupent dans les budgets des soins de longue durée. Parce que personne ne veut entendre parler de « surveillance renforcée » quand ça signifie « embaucher plus ».

Alors on continue. On surveille « occupationnellement ». On note dans les dossiers que « tout était normal ». Et on attend la prochaine chute.

La vraie question, c’est : jusqu’à quand ?

Jusqu’à ce qu’un juge, un jour, dise « assez » et condamne un établissement pour négligence homicide ? Jusqu’à ce qu’une famille fasse plier le système en obtenant des millions ? Ou jusqu’à ce qu’une autre vie bascule, inutilement ?

Le rapport de la coroner est clair. Les faits aussi. Mais les CHSLD, eux, ne bougeront pas. Pas avant qu’on leur laisse vraiment le choix : soigner… ou économiser.

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R Galaxie Rédaction

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