En 2023, une étude de l’OMS estimait que 60 % des adultes dans les pays à revenus moyens croyaient à au moins une fausse information sur la santé. Un chiffre qui ne baisse pas. Pire : il explose quand une crise sanitaire frappe. La COVID-19 a servi de laboratoire à grand échelle. Les théories du complot sur les vaccins, les remèdes miracles vendus en poudre sur TikTok, les faux experts qui pullulent sur YouTube… Résultat ? Des gens qui refusent des traitements prouvés, qui achètent des produits dangereux, et qui finissent aux urgences parce qu’ils ont suivi les conseils d’un influenceur plutôt que ceux d’un médecin. L’Association médicale mondiale (WMA) vient de sortir un rapport en 27 points pour y mettre fin. C’est un début. Mais ça reste insuffisant.
Les médecins ont enfin un plan, mais il manque les dents
Le texte de la WMA est clair : les plateformes doivent assumer leur responsabilité. Pas seulement supprimer les contenus manifestement faux, mais aussi sanctionner les comptes récidivistes, limiter la viralité des posts non sourcés, et obligation de transparence sur les algorithmes qui amplifient la désinformation. Concrètement, ça veut dire :
- Un système de signalement plus efficace. Aujourd’hui, si vous signalez un contenu dangereux sur Facebook ou Instagram, il y a 0,3 % de chances qu’il soit retiré sous 24 heures (source : Digital News Report 2023). La WMA propose un mécanisme d’urgence, avec des équipes médicales dédiées au tri des fake news.
- Des partenariats forcés avec les fact-checkers. Plus d’excuses du genre « on ne peut pas tout vérifier ». Les plateformes doivent financer et intégrer des vérificateurs indépendants dans leur modération.
- Des amendes pour les géants qui trichent. Parce que oui, Meta et Google savent très bien quels algorithmes propagent la haine et les infos toxiques. Ils choisissent juste de ne pas les corriger. La WMA veut que ça change, mais sans loi contraignante, ça reste du vent.
Le problème ? Personne ne les y oblige. Les régulateurs traînassent, les États préfèrent faire semblant de réguler plutôt que de vraiment légiférer, et les plateformes jouent la montre. En 2022, la Commission européenne a proposé un Digital Services Act pour encadrer ça. Résultat ? Les sanctions contre les faiseurs de désinformation ? Quasi inexistantes. Les amendes ? Symboliques. Les fermetures de comptes ? Rares.
Pourquoi les réseaux sociaux mentent par omission
Prenez l’exemple de Doctolib. En 2021, la plateforme a été accusée d’avoir favorisé la désinformation sur les vaccins en laissant prospérer des comptes pro-anti-vax dans ses filtres de recherche. Résultat ? Des milliers de rendez-vous médicaux annulés, des campagnes de vaccination sabotées. Que fait Doctolib ? Il publie un communiqué « nous condamnons fermement », puis continue à monétiser ces comptes via la pub ciblée. Pourquoi ? Parce que la désinformation = engagement. Et l’engagement = clics. Et les clics = argent.
Même logique chez TikTok. En 2023, une enquête de The Guardian a révélé que l’algorithme de l’appli poussait systématiquement les vidéos anti-vaccins vers les ados de 13 à 17 ans. Réaction de TikTok ? « Nous travaillons avec des experts pour améliorer nos outils. » Traduction : « On fait semblant, mais on touche à rien. »
La vraie question, c’est : est-ce que ça changera un jour ?
Le piège des « solutions douces »
La WMA mise sur l’autorégulation. Les plateformes vont « s’engager volontairement » à mieux faire. Sauf que l’histoire nous a appris une chose : quand l’argent entre en jeu, la morale sort par la fenêtre.
Prenez le cas de DeepMind, l’IA de Google. En 2018, l’entreprise a développé un outil capable de détecter les fake news médicales en temps réel. Résultat des courses ? Abandonné au bout de 6 mois. Pourquoi ? Parce que ça aurait coûté trop cher à déployer à grande échelle. Et puis, au fond, Google préfère que vous cliquiez sur n’importe quoi plutôt que de vous envoyer vers des sources fiables.
Même chose pour Facebook. En 2020, l’entreprise a lancé un partenariat avec des hôpitaux pour rediriger les utilisateurs vers des infos vérifiées sur la COVID-19. Résultat ? 0,0001 % des utilisateurs ont été redirigés. Parce que l’algorithme, lui, il veut du buzz. Pas de la santé publique.
Alors oui, la WMA a raison de pointer du doigt les réseaux sociaux. Mais sans pression légale, sans sanctions réelles, et sans retrait des revenus des comptes toxiques, on tourne en rond.
Ce qui se joue vraiment : la guerre des influenceurs
Derrière les chiffres et les rapports, il y a une bataille bien plus simple : celle des influenceurs santé.
- Côté pro-science : des médecins comme Dr. Jean-Paul Stahl, qui tentent de percer sur Instagram avec des lives éducatifs. Problème ? Ils n’ont pas les budgets des charlatans.
- Côté anti-science : des comptes comme « Le Médecin du Bon Sens » (2,3 millions d’abonnés sur YouTube), qui vendent des compléments miracles et diabolisent la médecine conventionnelle. Ils sont sponsorisés par des labos douteux, et leurs vidéos sont boostées par les algorithmes.
La WMA propose de « responsabiliser » ces influenceurs. Très bien. Mais comment ? En leur demandant gentiment d’arrêter ? En leur faisant signer un code de déontologie ? Ça ne marchera pas.
Il faudrait leur retirer leur audience, leur fermer les robinets à publicité, et les bannir des algorithmes. Sauf que personne n’ose. Parce que ça froisserait la liberté d’expression ? Parce que ça ferait fuir les annonceurs ? Non. Parce que ça coûterait cher aux plateformes.
La solution qui dérange
La seule façon de faire bouger les lignes, c’est une loi européenne contraignante, avec des amendes qui font mal, des fermetures de comptes sans appel, et une obligation de transparence totale sur les algorithmes. Pas dans 5 ans. Maintenant.
Parce que pendant ce temps-là, des gens meurent.
- En 2022, 47 enfants sont morts aux États-Unis à cause de remèdes alternatifs contre la COVID (source : CDC).
- En Inde, des parents refusent les vaccins contre la polio à cause de rumeurs sur les réseaux. Résultat ? Des flambées épidémiques évitables.
- En France, 1 personne sur 3 croit encore que le 5G cause des cancers (sondage Ifop 2023).
La WMA a raison de se battre. Mais sans muscles, ses 27 points ne serviront à rien.
La vraie question, c’est : est-ce que les citoyens vont attendre que ça empire pour exiger des comptes ? Parce que pour l’instant, personne ne bronche vraiment.