Un seau d’eau croupie posé près d’un bidonville de Kinshasa. À l’intérieur, une bouillie verdâtre. Les enfants y trempent leurs mains pour boire. « C’est tout ce qu’on a », lance un père de famille en désignant le liquide suspect. Depuis trois semaines, les diarrhées sanglantes se multiplient dans le quartier de Kimbanseke. Personne ne sait si c’est le choléra. Personne ne vient vérifier. Juste des rumeurs, des messages sur WhatsApp, et cette certitude : « Ici, on meurt sans qu’on nous compte. » La 38ème semaine épidémiologique vient de tomber. 2 300 cas de choléra ont été notifiés par l’Institut national de santé publique (INSP), un chiffre qui sonne comme une alerte rouge. Pourtant, le communiqué officiel de l’INSP, obtenu par l’ACP, passe sous silence l’essentiel : pourquoi cette flambée ? Et surtout, pourquoi personne ne semble s’en soucier ?
L’INSP parle, mais ne dit rien
Le texte de l’INSP est sec, technique, presque indifférent. « La situation du choléra, d’Ebola et de la rougeole a été analysée », écrit-on. Trois maladies en une phrase. Comme si leur gravité était équivalente. Comme si 2 300 cas de choléra, c’était une formalité. Pourtant, en 2023, une épidémie de choléra en Haïti avait fait plus de 17 000 morts en un an. La RDC, avec ses 1,2 million de cas déclarés depuis 2021 (source : OMS), est en train de battre des records. Mais ici, on ne crie pas au scandale.
Pourtant, les signes sont là . À Kinshasa, les centres de santé sont saturés. Les stocks de sérum de réhydratation (le traitement de base contre le choléra) manquent dans la moitié des hôpitaux. « On nous envoie des promesses, jamais des caisses », grogne un infirmier du CHU de Kinshasa, qui refuse de donner son nom. L’ONU a promis 10 millions de dollars pour la réponse sanitaire en RDC. Où est l’argent ? Personne ne sait. Les ONG locales, elles, triment avec des budgets de misère. « On fait avec ce qu’on a », résume un responsable de Médecins Sans Frontières, sans préciser ce que « on a » signifie vraiment.
Le choléra, ce fantôme qui revient toujours
Le choléra n’est pas une maladie nouvelle en RDC. Il frappe depuis des décennies, surtout après les inondations ou les coupures d’eau. En 2022, une épidémie avait touché plus de 30 000 personnes dans l’est du pays. Cette fois, c’est Kinshasa qui est touchée. La capitale, avec ses 15 millions d’habitants, ses égouts à ciel ouvert et son accès à l’eau potable limité à 50 % de la population (Banque mondiale, 2025), est un terreau idéal pour la bactérie Vibrio cholerae.
Mais il y a un détail qui cloche. Pourquoi l’épidémie explose-t-elle maintenant ? Les experts pointent du doigt trois facteurs :
- Les inondations de septembre, qui ont noyé les latrines et contaminé les points d’eau. « Les gens boivent ce qu’ils trouvent », confirme un épidémiologiste de l’OMS sous couvert d’anonymat. Pas de filtres, pas de traitement, juste la survie.
- Le chaos logistique. Les camions censés transporter les kits de traitement (pastilles de purification d’eau, gants, désinfectants) sont bloqués aux postes-frontières depuis des semaines. « La douane réclame des papiers qu’on n’a pas », explique un employé d’une ONG. Résultat : les stocks s’accumulent dans les entrepôts de Goma, à 2 000 km de Kinshasa.
- L’indifférence politique. Aucune réunion d’urgence du gouvernement n’a été convoquée. Aucun discours du président Tshisekedi sur la crise. Rien. Comme si le choléra était une fatalité, un mal endémique qu’on ne peut pas éradiquer. « Ici, on s’habitue à tout », lance un journaliste local, amer. « Même à la mort. »
Les zones d’ombre de l’INSP
L’INSP, censé être le fer de lance de la réponse sanitaire, agit comme un service administratif en retard de moitié. Ses rapports sont tardifs, incomplets, et souvent contradictoires. Par exemple : le dernier bilan officiel date de la 35ème semaine, alors qu’on est déjà à la 38ème. Trois semaines de silence.
« Pourquoi l’INSP ne communique pas en temps réel ? » La question revient sans cesse. Les réponses sont floues. « Manque de moyens », « Priorités ailleurs », « Difficultés techniques ». Mais quand des vies sont en jeu, les « difficultés techniques » deviennent des crimes de négligence.
Pire : les données sont biaisées. Les cas de choléra sont souvent sous-déclarés. « Les gens ont peur de se rendre à l’hôpital », explique un médecin. « Ils préfèrent mourir chez eux. » Résultat : les chiffres officiels sont une estimation basse. La réalité ? Probablement deux, voire trois fois plus de cas.
Ce que personne ne dit
Il y a un sujet que personne n’aborde : le lien entre choléra et insécurité. Dans les quartiers périphériques de Kinshasa, comme Lemba ou Masina, les groupes armés contrôlent une partie des axes routiers. Les convois humanitaires sont détournés, pillés, ou simplement bloqués. « On ne peut pas livrer les médicaments sans protection », admet un responsable de la Croix-Rouge. Mais qui va protéger les convois ? L’armée ? Les casques bleus ? Personne n’en parle.
Et puis, il y a l’argent. Les fonds promis par les donateurs (États-Unis, UE, Banque mondiale) disparaissent dans des circuits opaques. « On sait que 30 % des budgets humanitaires sont détournés », confesse un ancien cadre de l’ONU, sans oser donner plus de détails. Mais qui vérifie ? Qui sanctionne ?
La vraie question : et après ?
Le choléra, en RDC, n’est pas une épidémie. C’est une guerre silencieuse. Une guerre où les perdants sont toujours les mêmes : les enfants, les femmes, les pauvres.
2 300 cas en 38 semaines. Ce n’est pas un chiffre. C’est une condamnation. Une condamnation à l’abandon, à l’oubli, à la résignation. L’INSP pourrait sauver des vies. Il choisit de se taire. Les ONG pourraient agir plus vite. Elles sont paralysées. Les politiques pourraient crier à l’urgence. Ils ferment les yeux.
Alors oui, le choléra revient. Comme un boomerang. Parce qu’on ne l’a jamais vraiment combattu. On l’a juste laissé faire.
Et cette fois, Kinshasa paiera le prix.