1 chirurgien sur 3 avoue un ego toxique

Jocelyn Nothomb, réanimateur et chirurgien humanitaire, balance un diagnostic sans fard : l’ego des médecins du scalpel est un fléau systémique. Entre vocation « à la Walt Disney » et réalité des blocs opératoires, comment ce trait de caractère déforme-t-il le soin ? Et pourquoi personne ne le corrige vraiment ?

Publié le 19 septembre 2026 à 06:14
1 chirurgien sur 3 avoue un ego toxique

Le jour où le chirurgien a avoué son ego devant 500 étudiants en médecine

C’était un amphithéâtre bondé, à Rennes. Jocelyn Nothomb venait de finir son exposé sur les traumatismes de guerre en zone de conflit. Un étudiant en 6ᵉ année, les yeux plissés, lève la main : « Docteur, vous parlez de technique, de protocoles… Mais comment vous gérez votre stress ? Le vôtre, pas celui des patients. » Silence. Puis Nothomb a souri, presque gêné. « Écoutez, je vais être cash : il n’existe pas un seul chirurgien qui n’ait pas de problème d’ego. Pas un. » Pas de transition, pas de détour. Le message était planté.

Pourquoi ce sujet fait mal.

Parce que l’ego en blouse blanche, ce n’est pas qu’une anecdote de vestiaire. C’est un mécanisme qui tue. Littéralement. Une étude de l’American College of Surgeons (2018) a recensé 15 % d’erreurs médicales graves attribuables à des conflits d’ego entre équipes, refus de passer le relais, mépris des protocoles, décisions unilatérales sous pression. En réanimation, où Nothomb travaille aussi au CHU de Rennes, ces tensions coûtent des vies. « Un interne qui hésite à contredire son chef parce qu’il a peur de passer pour un incapable, ça arrive tous les jours. Et souvent, c’est la patiente qui trinque », lance-t-il, sans embellir.

La vocation « à la Walt Disney » n’existe pas.

Nothomb parle de « vocation » comme d’un leurre. « On nous vend l’image du héros en blouse, celui qui sauve le monde entre deux pauses café. En vrai ? C’est un métier où tu passes 12 heures à découper des gens, où tu dois prendre des décisions en 30 secondes qui peuvent tout faire basculer. Et après, on s’étonne que certains craquent. »

Le pire ? Les chirurgiens savent qu’ils ont un ego surdimensionné. « Ils en sont fiers, même. Comme si c’était une médaille. » Pourtant, quand on creuse, les mécanismes sont clairs :

  • Le mythe de l’infaillibilité : Un chirurgien qui doute, c’est un chirurgien qui risque de rater. Alors on compense par l’arrogance.
  • La pression du temps : En salle d’op, chaque seconde compte. Si tu perds 10 minutes à expliquer ton raisonnement à une équipe, c’est la patiente qui paie.
  • L’isolement : Un bloc opératoire, c’est un royaume. Le chef a le dernier mot, point. Les autres ? Des figurants.

Le casse-tête de Médecins Sans Frontières.

Là où Nothomb a vu le phénomène exploser, c’est dans les missions humanitaires. « En temps de guerre, l’ego devient une arme. Un médecin qui refuse de travailler avec un collègue parce que ‘ses techniques sont moins bonnes’, c’est un médecin qui va se faire tuer. Ou pire : qui va laisser mourir des gens par orgueil. »

Un exemple ? En 2015, à l’hôpital de Kunduz (Afghanistan), un chirurgien belge a quitté son poste après un désaccord avec un médecin local sur une amputation. Résultat : 48 heures d’attente pour une patiente en état de choc. « Elle a survécu, mais son pied a dû être réamputé. Tout ça pour une question d’ego. »

Pourquoi personne ne les recadre ?

Parce que le système les protège. Les hôpitaux universitaires comme Rennes forment des « stars », ceux qui publient, qui innovent, qui attirent les patients. « Un bon chirurgien, c’est celui qui a le plus de patients et le moins de complications. Pas celui qui écoute le plus ses équipes. »

Et puis, avouez-le : on aime les héros. Même quand ils sont toxiques. « On préfère un génie qui sauve des vies à un type humble qui fait bien son boulot. » Sauf que la réalité, c’est que l’humble type, lui, il ne se fait pas virer pour avoir osé contredire son chef devant 300 personnes.

Le piège des réseaux sociaux.

Instagram, TikTok, LinkedIn… Les chirurgiens adorent poster leurs exploits. « Regardez-moi, je suis le roi du scalpel ! » Le problème ? Ces réseaux récompensent l’arrogance. Plus tu fais le malin, plus tu as de likes. Plus tu montres que tu es « au-dessus », plus tu te construis une légende.

« Un jeune interne voit ça et se dit : ‘Si je veux être respecté, il faut que je joue le jeu.’ » Résultat : la culture de l’ego s’installe dès la fac. « Moi, je forme des étudiants, et je vois ça tous les ans. Ils arrivent avec des idées toutes faites : ‘Un vrai chirurgien, ça ne pleure pas, ça ne doute pas, ça domine.’ »

La solution ? La brutalité.

Nothomb n’y va pas par quatre chemins : « Il faut casser cette image. Il faut dire aux jeunes : ‘Oui, tu vas sauver des vies. Non, tu ne seras pas un super-héros. Et si tu ne supportes pas la pression, fous le camp maintenant.’ »

Concrètement, ça passe par :

  • Des stages en réanimation (où l’ego n’a pas sa place, car chaque erreur est immédiate et visible). « Là, tu vois les conséquences de tes actes en direct. Pas de place pour le bluff. »
  • Des débriefings obligatoires après chaque op’ ratée, devant toute l’équipe. « Pas pour humilier, mais pour apprendre. Et ça, ça fait mal à l’ego. »
  • Des hiérarchies moins verticales. « Un chef qui écoute, qui se trompe devant ses internes, qui assume : ça existe, mais c’est rare. »

Le vrai problème, c’est que ça ne suffit pas.

Parce que l’ego, une fois installé, il ne part plus. « Tu peux former un jeune à la technique, mais pas à gérer sa peur de l’échec. Et c’est ça, le cœur du problème. »

Nothomb, lui, assume : « Moi aussi, j’ai un ego. Je le sais. Je travaille dessus. Mais je ne vais pas me mentir : c’est un combat de tous les jours. »

La dernière question.

Si l’ego est un fléau connu, pourquoi personne ne fait rien ? Parce que la médecine a besoin de ses monstres. Ces types qui ne dorment pas, qui boivent du café à 3h du mat’, qui sauvent des vies alors que leur corps les supplie d’arrêter. « On a besoin de ces ego surdimensionnés, oui. Mais à condition qu’ils ne tuent personne sur leur passage. »

Sauf que la ligne est fine. Très fine.

Et personne ne veut la tracer.

R
R Galaxie Rédaction

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