La première fois qu’on entend parler du chikungunya dans le Lot, c’est le 12 septembre. Un mail de l’ARS arrive dans les boîtes des médecins : « Premier cas autochtone confirmé à Prayssac. Surveillance renforcée. » Autochtone, ça veut dire que le virus n’est pas importé d’ailleurs. Il est né ici. Comme une mauvaise surprise qui tombe pile dans la saison des moustiques. Et pile dans un département où, à 78 ans, on a déjà assez de soucis comme ça : l’arthrose, les chutes, les médicaments qui se mélangent mal. Le chikungunya, lui, s’ajoute à la liste. Et il n’a pas de traitement. Juste des antidouleurs pour tenir le coup, le temps que ça passe. Sauf que pour certains, ça ne passe jamais tout à fait. Ou alors, ça met des années à s’en aller. Les articulations gonflées, la douleur qui persiste. « On appelle ça la phase chronique », explique le Dr Laurent, infectiologue à Cahors. « Et pour les personnes âgées, c’est un vrai problème. » Personne ne le dit assez clairement : le chikungunya, ce n’est pas une grippe. C’est une saloperie qui peut vous clouer au lit des mois. Et là, ça débarque dans le Lot, un département où 1 sur 5 a plus de 70 ans, selon l’INSEE. Dix-neuf cas en trois semaines. Un record. « On n’avait jamais vu ça en métropole », confirme Santé Publique France. Mais bon, ils disent ça tous les ans avec un nouveau virus. Sauf que cette fois, c’est différent. Parce que le Lot, c’est pas la Guyane. Ici, les moustiques tigres, ces petits monstres noirs à rayures blanches, ils ont colonisé les jardins, les parcs, les bords de rivière. Et ils piquent. Sans prévenir. Sans demander la permission. Le problème, c’est que personne ne s’attendait à ça. Pas les maires, pas les ARS, pas les généralistes. « On nous a prévenus en 2022, quand le premier cas a été détecté en Provence », raconte le maire de Prayssac, Jean-Michel Delpech. « Mais on nous a dit : ‘Ne paniquez pas, c’est isolé.’ » Sauf que ça ne l’est plus. Maintenant, le virus est là. Et il circule. Pourquoi les autorités ont-elles laissé faire ? Parce que le chikungunya, en France, c’est un peu le parent pauvre des maladies exotiques. On en parle quand il y a une épidémie en Outre-mer. Mais en métropole ? « C’est un peu la maladie des autres », résume une sage-femme de Figeac. « On ne s’en occupe pas, jusqu’à ce qu’elle frappe chez nous. » Résultat : les hôpitaux du Lot ne sont pas équipés pour gérer ça. « On n’a pas de protocole spécifique », admet le Dr Dubois, chef de service en réanimation à Cahors. « On traite la douleur, on gère la déshydratation, et on espère que ça va passer. » Mais pour les personnes âgées, surtout celles qui ont déjà des problèmes de santé, « ça peut devenir très compliqué ». Le pire, c’est que l’hiver approche. D’ici novembre, les moustiques vont disparaître. Du moins, en théorie. Parce que le réchauffement climatique, ça change les règles du jeu. « Avant, on avait deux mois de risque par an », explique un entomologiste de l’Université de Toulouse. « Maintenant, avec les hivers doux, les moustiques peuvent survivre plus longtemps. Et le virus aussi. » Autrement dit : le chikungunya, c’est peut-être une affaire qui ne fait que commencer. Sauf que les autorités, elles, ne semblent pas s’en soucier. « On nous a envoyé des affiches pour sensibiliser la population », soupire une infirmière de Souillac. « Mais aucune consigne pour les médecins. Aucune formation. Rien. » Bref, on est en train de gérer ça à la va-vite, comme d’habitude. Pourtant, il y a des leçons à tirer. En 2007, à La Réunion, le chikungunya avait fait 266 000 cas. Résultat : des campagnes massives de désinsectisation, des équipes mobiles pour dépister les cas, des hôpitaux préparés. En France métropolitaine, on fait comment ? « On attend que ça passe », répond un responsable de l’ARS. « Comme d’habitude. » Mais pour les personnes âgées, attendre, c’est prendre un risque. Parce que le chikungunya, ça ne tue pas directement. Non. Mais ça peut vous mettre KO. Et quand vous avez 78 ans, une chute ou une infection secondaire, ça peut être fatal. « On a déjà un cas à l’hôpital qui a développé une pneumonie à cause de la déshydratation », confie le Dr Laurent. « Il a 82 ans. Il va s’en sortir, mais il va mettre des mois à récupérer. » Alors, que faire ? D’abord, se protéger. Les moustiques tigres, ils adorent l’eau stagnante : pots de fleurs, gouttières, pneus abandonnés. « Il faut vider tout ce qui peut retenir de l’eau », martèle un technicien de la mairie de Prayssac. Ensuite, se couvrir. Pas besoin d’un costume de pompier, mais un t-shirt à manches longues et un pantalon, ça aide. Et les répulsifs ? « Ça marche, mais pas à 100 % », précise un pharmacien de Gramat. « Et puis, à 78 ans, on a souvent la peau sensible. » Le vrai problème, c’est l’après. Parce que même si le virus disparaît avec l’hiver, ses conséquences, elles, restent. « On a des patients qui ont encore mal des années plus tard », raconte une rhumatologue de Cahors. « Et pour les personnes âgées, c’est encore pire. » Alors, le Lot est-il prêt à affronter ça ? Non. Pas vraiment. « On est en train de bricoler », reconnaît un élu local. « Mais on n’a pas le choix. » Pourtant, il y a une question qui reste en suspens : pourquoi personne n’a anticipé ? Pourquoi, alors qu’on sait depuis des années que le chikungunya peut s’installer en métropole, on n’a rien préparé ? « C’est la question que tout le monde se pose », avoue le Dr Dubois. « Mais la réponse, c’est simple : on n’a pas voulu y croire. » Et maintenant, il est trop tard pour les regrets. Le virus est là. Les moustiques aussi. Et les personnes âgées du Lot vont devoir composer avec. Sans filet. Sans file d’attente. Juste avec l’espoir que ça ne s’aggrave pas. Parce que pour l’instant, personne ne sait vraiment ce qui va se passer l’année prochaine.