Un moustique Aedes aegypti, le vecteur du chikungunya, posé sur une feuille. Photo : CDC/James Gathany (domaine public).
Le premier cas autochtone de chikungunya à Hong Kong en 2026, c’est d’abord une statistique qui cloche. Pas parce que le chiffre est énorme, un seul cas, c’est peu. Mais parce que ça arrive là, dans une ville ultra-surveillée, avec des moyens sanitaires de pointe. Si ça peut se produire à Hong Kong, ça peut se produire partout. Et si ça se produit, les systèmes de santé ne sont pas prêts.
Le chikungunya, vous connaissez ? Probablement pas. Pourtant, depuis 2005, il a infecté des millions de personnes dans le monde. En 2023, l’OMS estimait que plus de 1,5 million de cas étaient signalés chaque année, mais les experts s’accordent pour dire que les chiffres réels sont 5 à 10 fois supérieurs, faute de dépistage systématique. À La Réunion, en 2005-2006, 266 000 personnes ont été touchées, soit près de la moitié de la population. En France métropolitaine, on a cru pendant des années que le virus ne pouvait pas s’y installer. Résultat : quand il a frappé la Martinique en 2014, l’État a mis trois mois à déclarer l’épidémie, le temps que les hôpitaux soient submergés par des patients aux symptômes flous, fièvre, douleurs articulaires atroces, parfois des séquelles chroniques.
Pourtant, personne ne s’en émeut. Pourquoi ? Parce que le chikungunya, c’est le virus des pays pauvres. Celui qui frappe les Antilles, l’Asie du Sud-Est, l’Afrique de l’Est. Pas celui qui fait la une des journaux. Sauf quand il débarque en Europe.
Et c’est là que le bât blesse. À Hong Kong, le cas autochtone de 2026 n’est pas une surprise pour les épidémiologistes. Le virus circule déjà en Asie du Sud-Est depuis des années, avec des souches de plus en plus agressives. En 2023, la Thaïlande a enregistré plus de 10 000 cas, et en Inde, l’État du Kerala a dû déclarer l’urgence sanitaire après 30 000 infections en six mois. Mais ces chiffres, eux aussi, sont probablement sous-estimés. Pourquoi ? Parce que les symptômes du chikungunya, fièvre, courbatures, parfois une éruption cutanée, ressemblent à ceux de la dengue, de la Zika, ou même d’une grippe classique. Un médecin sur deux en zone tropicale ne pense pas au chikungunya avant la troisième consultation.
Alors, pourquoi Hong Kong maintenant ? Parce que le moustique Aedes albopictus, son vecteur principal, a colonisé tout l’hémisphère Nord. Il est installé en France depuis les années 2000, en Italie depuis les années 1990, et même en Allemagne. En 2023, 47 départements français étaient considérés comme à risque. Pourtant, la France n’a jamais connu d’épidémie majeure. Pourquoi ? Parce que le climat n’est pas assez chaud en permanence. Sauf qu’avec le réchauffement climatique, ça change. Les modèles prédisent que d’ici 2050, la moitié de l’Europe sera en zone de risque permanent pour le chikungunya. Et Hong Kong, avec son climat subtropical et ses densités urbaines, est un laboratoire à ciel ouvert.
Le vrai problème, c’est qu’on ne sait pas grand-chose du chikungunya. Contrairement à la dengue ou à la COVID, il n’y a pas de vaccin. Pas de traitement spécifique. Juste des antidouleurs pour les douleurs articulaires, qui peuvent durer des mois, voire des années. En 2017, une étude publiée dans The Lancet a montré que 30 % des patients avaient encore des séquelles trois ans après l’infection. Et personne ne travaille vraiment dessus. Pourquoi ? Parce que c’est un virus des pauvres, et que les laboratoires pharmaceutiques ne voient pas de marché rentable.
Alors, que faire ? À court terme, rien. Aucun pays n’est préparé. Les stocks de moustiques stériles ? Limités. Les campagnes de pulvérisation ? Inefficaces à long terme. Les vaccins en développement ? Au mieux, ils ne seront pas prêts avant 2030. Pendant ce temps, le virus continue de muter. En 2022, une nouvelle souche, appelée ECSA, a été identifiée en Inde. Elle est 30 % plus contagieuse que les souches classiques. Personne ne sait encore si elle est plus virulente. Mais une chose est sûre : si elle arrive en Europe, ce sera le chaos.
Le cas de Hong Kong en 2026, c’est l’arbre qui cache la forêt. Personne ne s’en soucie vraiment. Pourtant, c’est un signal. Un signal qui dit : le chikungunya n’est plus un problème lointain. Il est chez nous. Et quand il frappera vraiment, ce ne sera pas un, mais des milliers de cas. Et là, on verra si les systèmes de santé sont prêts.
La vraie question, ce n’est pas ‘Pourquoi Hong Kong ?’, mais ‘Pourquoi pas avant ?’
Le virus que personne ne prend au sérieux
Le chikungunya, c’est le parent pauvre des maladies infectieuses. On parle de la dengue, de la Zika, du paludisme. On oublie le chikungunya. Pourtant, il est plus invalidant que la dengue et plus répandu que la Zika. En 2018, une étude de l’Université de Liverpool a estimé que le chikungunya coûtait 1,5 milliard de dollars par an en perte de productivité dans les pays touchés. 1,5 milliard. Personne n’en parle.
Pourquoi cette indifférence ? Parce que les symptômes sont supportables. Pas mortel, pas contagieux entre humains, pas de risque pour les femmes enceintes. Alors on minimise. On dit : ‘C’est une grippe tropicale.’ Sauf que ce n’est pas une grippe. C’est une infection qui peut vous clouer au lit pendant des semaines. Et dont les séquelles peuvent durer des années.
Prenez le cas de Marie, 45 ans, infirmière à La Réunion en 2006. Elle a attrapé le chikungunya. Trois mois de fièvre, des douleurs si intenses qu’elle ne pouvait plus tenir debout, et des articulations qui craquaient comme du papier de verre. Deux ans après, elle avait encore mal. Aujourd’hui, elle prend des antidouleurs tous les jours. ‘On m’a dit que c’était ‘juste’ une infection virale. Personne ne m’a prévenue.’
Le problème, c’est que personne ne préviens. Les autorités sanitaires parlent de ‘risque modéré’, les médias relaient les épidémies quand elles arrivent… mais après. Jamais avant. Résultat : quand le virus frappe, c’est la panique. Comme en Italie en 2007, où 200 cas ont suffi à déclencher une crise politique. Ou en France, où en 2019, 14 cas importés ont suffi à faire bondir les agences de santé.
Alors, pourquoi cette peur disproportionnée ? Parce que le chikungunya, c’est le miroir grossissant de nos faiblesses. On ne le détecte pas assez tôt. On ne le traite pas. Et on ne se prépare pas.
Le piège des chiffres officiels
Les données de l’OMS sont claires : le chikungunya est sous-déclaré. En 2023, l’organisation a recensé 1,5 million de cas. Mais une étude publiée dans PLOS Neglected Tropical Diseases en 2022 estime que le vrai nombre d’infections est entre 5 et 10 fois supérieur. Pourquoi ? Parce que 80 % des cas sont asymptomatiques ou bénins, et que les pays pauvres n’ont pas les moyens de dépister.
Prenez l’Inde. Officiellement, 50 000 cas en 2023. En réalité ? Des millions. Parce que dans les campagnes, les gens ne vont pas à l’hôpital. Ils prennent du paracétamol et attendent que ça passe. Le virus continue de circuler, mais personne ne le voit.
C’est ça, le vrai danger. Un virus invisible, qui se propage sans qu’on s’en rende compte, jusqu’à ce qu’il soit trop tard. Comme en 2005 à La Réunion, où l’épidémie a explosé en six mois parce que personne n’avait mesuré l’ampleur de la menace.
Alors, comment expliquer cette cécité collective ?
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Le biais géographique. On croit que le chikungunya, c’est ‘leur’ problème. Pas le nôtre. Sauf que le moustique Aedes albopictus, lui, ne fait pas de distinction. Il est installé en Europe, en Amérique du Nord, même en Australie. En 2023, l’Allemagne a enregistré ses premiers cas autochtones. En 2024, l’Espagne a dû lancer une campagne de sensibilisation massive après 150 cas en Catalogne.
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Le manque de recherche. Il n’y a aucun vaccin contre le chikungunya. Pourquoi ? Parce que ce n’est pas rentable. Les laboratoires misent sur la dengue (qui a un marché plus large) ou sur la COVID (qui a des fonds publics à n’en plus finir). Le chikungunya, lui, n’intéresse personne. Résultat : on en sait encore moins que sur la dengue.
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La sous-estimation des séquelles. On sait que 10 à 20 % des patients gardent des douleurs articulaires chroniques. Mais personne ne mesure l’impact réel. Combien de personnes ont arrêté de travailler à cause du chikungunya ? Combien ont dû être placées en invalidité ? Personne ne le sait. Parce que ça ne fait pas de bonnes histoires.
Le cas de Hong Kong en 2026, c’est l’exemple parfait de cette négligence. Une ville ultra-surveillée, avec des moyens sanitaires de pointe, et pourtant… un cas autochtone. Pas parce que le système a échoué. Mais parce que le virus était là, et qu’on ne l’a pas vu venir.
Ce que la France devrait faire (mais ne fera pas)
En France, le chikungunya est considéré comme une maladie importée. 14 cas en 2019. 23 en 2020. Rien de grave. Sauf que le moustique est déjà là. Et que le climat change.
Alors, que devrait faire la France ?
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Arrêter de minimiser le risque. Les 47 départements à risque en 2023, c’est déjà trop tard. D’ici 2030, ce sera 80 départements. Il faut le dire clairement. Pas en termes flous (‘risque modéré’), mais en termes concrets : ‘Si vous habitez dans le Sud, préparez-vous.’
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Lancer un plan de dépistage massif. Aujourd’hui, seulement 10 % des cas sont diagnostiqués. Il faut des tests rapides, comme pour la dengue. Pas dans trois ans. Maintenant.
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Investir dans la recherche. Zéro vaccin. Zéro traitement spécifique. C’est inacceptable. La France dépense 3 milliards d’euros par an en santé publique. Où est l’argent pour le chikungunya ?
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Préparer les hôpitaux. En 2014, à la Martinique, les urgences ont été saturées en deux semaines. Personne n’était prêt. Il faut des protocoles clairs, des stocks de médicaments, des équipes formées.
Pourtant, rien de tout ça ne se passe. Pourquoi ? Parce que le chikungunya, c’est un virus des pauvres. Et les pauvres, on s’en fiche.
Le vrai scénario catastrophe
Imaginez. 2035. L’été caniculaire. Le moustique Aedes albopictus pullule dans tout le Sud de la France. Un cas de chikungunya est détecté à Marseille. Puis deux. Puis dix. Les hôpitaux sont submergés. Les patients arrivent avec des fièvres à 40°, des douleurs insupportables, et personne ne sait quoi faire. Pas de vaccin. Pas de traitement. Juste du paracétamol et de l’attente.
Les médias s’emparent de l’affaire. ‘Épidémie ! Crise sanitaire !’ Le gouvernement déclare l’urgence. Trop tard. Le virus circule déjà.
Et après ? Après, on attend que ça passe. Comme en 2014 à la Martinique. Comme en 2007 en Italie. On compte les morts (il n’y en aura pas beaucoup). On compte les séquelles (des milliers). Et on passe à autre chose.
Le pire, c’est que ce scénario n’est pas une fiction. C’est une question de temps. Le chikungunya va frapper l’Europe. La question, ce n’est pas ‘si’, mais ‘quand’.
Alors, pourquoi personne ne bouge ? Parce que le chikungunya, c’est le virus qu’on ne voit pas. Jusqu’à ce qu’il soit trop tard.
Le cas de Hong Kong en 2026, ce n’est pas une alerte. C’est un avertissement. Un avertissement qu’on va encore ignorer.
La prochaine fois, ce sera pire.