Votre image volée pour vendre des pilules, c’est la nouvelle arnaque des réseaux

Un chercheur en santé voit son visage détourné dans une vidéo Facebook pour promouvoir une technique de perte de poids bidon. Derrière ce vol d’image, une stratégie d’arnaque systématique qui prospère sur l’absence de régulation. Explications sur un marché qui joue avec la crédibilité des experts, et votre portefeuille.

Publié le 22 septembre 2026 à 12:14
Votre image volée pour vendre des pilules, c’est la nouvelle arnaque des réseaux

Ce que Facebook ne veut pas voir

La vidéo a été repérée par hasard, un matin, sur un groupe Facebook dédié à la perte de poids. Le chercheur, disons Dr. L. pour l’instant, reconnaît à peine son propre visage. La voix est modifiée, le ton trop enthousiaste, les images de synthèse trop lisses. « C’est du montage pur et simple », confirme-t-il. « Et pas n’importe lequel : c’est du deepfake léger, assez grossier pour être repéré par quelqu’un qui connaît le sujet, mais assez convaincant pour tromper un public non averti. »

Le Dr. L. travaille sur les maladies métaboliques depuis dix ans. Son vrai domaine ? Les mécanismes cellulaires de l’obésité, pas les régimes miracles. « Je n’ai jamais fait de communication sur les compléments alimentaires », insiste-t-il. « Mais ça, ils s’en foutent. Ils ont juste besoin d’un visage connu, d’une blouse blanche, d’un air sérieux. Le reste, c’est du remplissage. »

Derrière cette vidéo, une entreprise française, NutriVita Solutions, spécialisée dans la vente en ligne de gélules « brûle-graisses ». Leur argument ? « Des résultats cliniques prouvés », avec des témoignages clients et des « études scientifiques » (liens morts ou articles bidons). Le Dr. L. n’a jamais été contacté par cette boîte. « Je reçois parfois des sollicitations pour des conférences sponsorisées, mais là, c’est du vol pur. »

Le problème, c’est que ça marche.

Une étude de l’Union des Consommateurs publiée en 2023 révèle que 68 % des Français ont déjà été exposés à ce type de publicité mensongère sur les réseaux sociaux. Parmi eux, 22 % ont acheté un produit après avoir vu une vidéo truquée mettant en scène un « expert » fictif ou détourné. « Les gens font confiance à l’image d’un médecin ou d’un chercheur », explique une porte-parole de l’UFC-Que Choisir. « Même si le discours est absurde, le packaging scientifique rassure. »

NutriVita Solutions n’est pas une exception. Sur Facebook, des centaines de pages utilisent la même technique : des visages d’experts volés, des voix clonées, des « études » inventées. *« On appelle ça du content scraping », explique un ingénieur en IA basé à Lyon. « Ils récupèrent des vidéos de conférences, ils découpent les plans, ils ajoutent du texte, et hop : un faux avis d’expert. »

Le pire ? Les plateformes ferment les yeux. « Facebook a des algorithmes pour détecter les deepfakes », ironise le Dr. L. « Sauf que quand c’est fait artisanalement, avec des outils gratuits, ça passe entre les mailles. Et puis, qui va signaler ? Le consommateur ? Il croit à ce qu’il voit. »

Pourquoi les régulateurs ne bougent pas

En 2022, la DGCCRF (Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes) a sanctionné 14 entreprises pour publicité mensongère sur les produits minceur. Parmi elles, aucune n’utilisait des deepfakes. « La loi est claire : tromper le consommateur est interdit », rappelle un avocat spécialisé dans le droit numérique. « Mais quand la tromperie repose sur une usurpation d’identité numérique, c’est plus compliqué. »

Le problème ? La preuve.

Pour condamner NutriVita Solutions, il faudrait prouver que le Dr. L. n’a jamais approuvé cette vidéo. « Je pourrais porter plainte pour usurpation d’identité », reconnaît-il. « Mais ça prendrait des mois, et en attendant, la vidéo reste en ligne. Et ils en sortiront une autre. »

La Commission européenne a bien tenté de légiférer avec le Digital Services Act (DSA), qui impose aux plateformes de lutter contre les contenus trompeurs. Résultat ? « Les géants du numérique ont mis en place des outils de modération », admet une source proche du dossier. « Sauf que ces outils sont inefficaces contre les petites structures qui montent et descendent en quelques semaines. »

Le business modèle est simple :

  • Voler une image d’expert (YouTube, conférences, articles).
  • Ajouter un texte bidon (généré par IA ou copié-collé).
  • Diffuser via des pages fantômes ou des influenceurs complaisants.
  • Encaissez avant que la DGCCRF ne réagisse.

« C’est du fast fraud », résume un ancien enquêteur de la DGCCRF. « Ils savent que les régulateurs ne peuvent pas tout suivre. Alors ils misent sur le volume : plus il y a de vidéos, plus il y a de chances qu’une passe à travers. »

Ce que vous pouvez faire (même si ce n’est pas grand-chose)

  1. Ne cliquez pas sur les liens trop beaux. Si une vidéo montre un « Dr. X » vantant un produit miracle, googlisez « Dr. X [son domaine] ». 9 fois sur 10, vous tomberez sur son vrai CV, ou sur rien du tout.

  2. Signalez, mais pas n’importe comment. Facebook et TikTok ont des boutons « Signaler un contenu trompeur ». Mais attention : « Beaucoup de signalements sont ignorés parce qu’ils viennent de comptes suspects », explique une modératrice sous couvert d’anonymat. « Si vous avez un doute, ajoutez un commentaire du style « Ce contenu utilise une image volée ». Ça peut aider les algorithmes à mieux cibler. »

  3. Protégez votre image. Les chercheurs et médecins commencent à utiliser des watermarks (filigranes) sur leurs vidéos. « Je vais en ajouter », annonce le Dr. L. « Pas pour me protéger moi, mais pour protéger les gens qui pourraient me prendre pour un charlatan. »

  4. Achetez malin. Si un produit est vendu uniquement via des vidéos Facebook et des pages anonymes, fuyez. Les vraies études cliniques sont publiées dans des revues comme The Lancet ou JAMA. Si vous ne trouvez pas de lien vers une source sérieuse, c’est que ça n’existe pas.

Le vrai danger : la normalisation de la fraude

Le pire dans cette histoire, ce n’est pas le vol d’image. C’est que personne ne trouve ça choquant.

*« Les gens voient une vidéo, ils voient un médecin, ils pensent : « Bon, c’est scientifique, donc c’est vrai. » », constate une psychologue spécialisée dans la manipulation médiatique. « Et après, quand on leur dit que c’est faux, ils ont déjà acheté le produit. Le mal est fait. »

Le Dr. L. a contacté NutriVita Solutions. « Ils m’ont répondu par un mail automatique : « Merci pour votre intérêt, notre produit est en rupture de stock. » » Comme si de rien n’était.

La prochaine fois, ce ne sera pas une vidéo sur la perte de poids.

Ça pourrait être un « remède miracle contre le cancer », une « méthode révolutionnaire pour guérir l’autisme », ou un « complément qui booste l’immunité à 200 % ». Les techniques sont les mêmes. Les enjeux, bien plus graves.

« On est en train de normaliser l’idée que tout ce qui est sur Internet est vrai », s’inquiète le Dr. L. « Et ça, c’est bien plus dangereux que quelques kilos en trop. »

La fin de l’histoire ?

La vidéo du Dr. L. est toujours en ligne. NutriVita Solutions n’a pas répondu à nos demandes. Facebook nous a renvoyés vers « nos outils de signalement ».

Le Dr. L., lui, a décidé d’agir. « Je vais porter plainte. Pas pour l’argent, mais pour le principe. » Parce que si ça marche pour lui, ça marchera pour tout le monde. Et demain, ce ne sera plus une question de perte de poids. Ce sera une question de vie ou de mort.

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R Galaxie Rédaction

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