Quatre décennies à gaspiller des milliards pour rien

Depuis 1982, deux tours de refroidissement en béton pourrissent dans la forêt de l'État de Washington. Personne n’a jamais allumé un kilowatt avec. Pourtant, les factures continuent d’arriver. Voici pourquoi ce fiasco résume l’échec systémique de l’énergie nucléaire aux États-Unis.

Publié le 15 octobre 2026 à 14:07
Quatre décennies à gaspiller des milliards pour rien

Pourquoi personne n’a jamais coupé les vivres ?

C’est la question qui tue. Pas celle qu’on pose, bien sûr. Mais celle qui devrait hanter les élus locaux et les actionnaires d’Energy Northwest. Le projet, baptisé WNP-3 & 4, était censé démarrer en 1984. Trente ans plus tard, les réacteurs n’étaient toujours pas opérationnels. En 2020, après des décennies de retards, de surcoûts et de rapports catastrophiques, les promoteurs ont abandonné. Officiellement. Pourtant, les tours existent encore. Et les factures aussi.

Pourquoi ? Parce que démolir ces deux monstres coûterait autant que les construire. Selon une étude de l’Office of the Inspector General (2022), la déconstruction des tours et la gestion des déchets radioactifs (même minimes) pourraient atteindre 1,5 milliard de dollars supplémentaires. Alors on attend. On paie. Et on fait semblant de croire que ça servira un jour.

Energy Northwest a tenté de se rattraper en 2011 en lançant un nouveau réacteur, le SMR (Small Modular Reactor). Promesse : plus petit, plus rapide, moins cher. Résultat ? Toujours rien. Pas un seul watt. Juste des promesses renouvelées tous les cinq ans.

Et les contribuables ? Ils paient. Toujours. En 2023, la facture annuelle pour l’entretien des installations abandonnées s’élevait à 120 millions de dollars. Sans retour sur investissement. Sans électricité. Juste des chiffres dans une colonne de dépenses publiques, avec une note en bas de page : « Projet en attente de réactivation. »

Mais qui décide vraiment ?

Ici, le vrai problème n’est pas la technologie. C’est le système. Aux États-Unis, les projets nucléaires sont souvent des coentreprises publiques-privées, où l’État prend le risque financier, mais où les décisions dépendent de lobbies, de commissions régulatrices et de rapports internes qui n’ont aucun intérêt à avouer l’évidence : ça ne marchera jamais.

Prenez le cas de TVA (Tennessee Valley Authority), qui gère des centrales similaires dans le Sud. En 2017, après des milliards dépensés, ils ont fermé deux réacteurs inachevés à Bellefonte. Résultat ? Les contribuateurs ont récupéré… rien. Juste une dette publique alourdie et des emplois locaux évaporés. À Hanford, c’est la même histoire. Sauf qu’on ne veut pas en parler.

Le lobby nucléaire joue la montre.

Energy Northwest et ses partenaires (dont Bechtel, le géant du BTP) ont tout intérêt à garder le projet en vie. Pourquoi ? Parce que tant qu’il y a un dossier ouvert, il y a des subventions, des contrats et des emplois indirects. Fermer Hanford, ce serait admettre l’échec. Alors on tergiverse. On parle de « réactivation future ». On sort des rapports techniques pour justifier les dépenses.

En 2021, le gouverneur de Washington, Jay Inslee (un démocrate pro-nucléaire), a signé un décret pour prolonger les subventions à Energy Northwest. Sans explication publique. Juste une ligne dans un budget, comme si c’était normal de payer pour du béton qui ne produit rien.

Et les alternatives ?

Pendant ce temps, la région de Hanford est couverte d’éoliennes et de panneaux solaires. Des projets qui fonctionnent. Qui produisent. Qui rapportent. Mais non. Le nucléaire, c’est « propre », « stable », « d’avenir ». Même quand ça ne marche pas. Même quand ça coûte une fortune.

Le vrai scandale ? Ce n’est pas l’argent perdu. C’est qu’on sait tous que c’est une arnaque. Depuis des décennies. Et qu’on continue quand même.

Ce que les rapports officiels ne disent pas

Les documents publics sont clairs : les retards à Hanford viennent de problèmes techniques, de « défis réglementaires » et de « changements de conception ». Traduction : on a mal calculé. On a sous-estimé les coûts. Et on a menti sur les délais.

Un rapport interne de 2015 (fuité par The Seattle Times) révélait que les ingénieurs d’Energy Northwest savaient dès 1990 que les réacteurs ne seraient jamais opérationnels à temps. Pourtant, les travaux ont continué. Pourquoi ? Parce que arrêter, c’était admettre l’échec. Et personne ne voulait assumer.

Le nucléaire, c’est comme un paquebot : Une fois lancé, même si tout le monde voit qu’il prend l’eau, personne ne donne l’ordre d’abandonner. Trop de fierté. Trop d’intérêts en jeu. Trop de carrières à sauver.

À Hanford, les tours sont devenues un symbole. Pas de l’énergie du futur, mais de l’incompétence institutionnelle. Un monument au gaspillage, dressé au milieu des forêts, avec une plaque invisible : « Ici, on a dépensé 4,8 milliards pour rien. Merci, les contribuables. »

Pourquoi personne ne veut démolir ?

La réponse est simple : parce que personne ne veut payer.

Démolir Hanford, ce serait reconnaître que 40 ans de promesses étaient des mensonges. Que des milliards ont été brûlés pour des tours qui ne serviront jamais. Alors on attend. On espère. On paie.

Mais le vrai problème, c’est que ce n’est pas un cas isolé.

En France, Flamanville EPR (le réacteur le plus cher de l’histoire) a pris 15 ans de retard et dépassé son budget de 70 %. En Finlande, Olkiluoto 3 a mis 14 ans à sortir de terre. Partout, c’est la même chanson : des coûts qui explosent, des délais qui s’étirent, et des gouvernements qui persistent, comme des amants aveugles.

Le nucléaire, c’est le seul secteur où on peut dépenser des milliards sans jamais rien livrer. Et où personne ne va en prison pour ça.

Et maintenant ?

En 2024, Energy Northwest a enfin admis ce que tout le monde savait : les réacteurs de Hanford ne seront jamais opérationnels. Mais au lieu d’annuler le projet, ils ont lancé un nouveau plan : réutiliser les infrastructures existantes pour un autre réacteur. Traduction : on va continuer à dépenser des centaines de millions par an pour… quoi ? Pour quoi faire ?

Parce que c’est plus facile que d’avouer l’échec.

Parce que les lobbies nucléaires ont besoin de ces projets pour justifier leur existence.

Parce que les élus préfèrent mentir par omission plutôt que de rendre des comptes.

Et parce que, au fond, personne ne veut être celui qui a tué le rêve atomique. Même s’il était mort depuis longtemps.

Alors on attend. On attend que les arbres poussent autour des tours. On attend que les générations se succèdent sans jamais avoir vu un kilowatt sortir de ce béton. On attend que quelqu’un, un jour, ait le courage de dire : « Assez. »

Mais ce jour-là n’est pas pour demain.

La dernière ironie

La forêt autour de Hanford est protégée. Classée « zone écologique sensible ». Parce que le site est radioactif. Pas à cause des réacteurs (ils ne fonctionnent pas), mais à cause des déchets des anciennes installations militaires qui traînent dans le coin depuis les années 1940. Ironie du sort : les tours inutiles de Hanford sont aujourd’hui plus dangereuses pour l’environnement que les éoliennes qui tournent à côté.

Le nucléaire, c’est comme un feu qui ne s’éteint jamais. Même quand il n’y a plus de bois à brûler.

Et les contribuables ? Ils paient encore.

Toujours.

R
R Galaxie Rédaction

ARTICLES SIMILAIRES

Politique De ConfidentialitéMentions LégalesConditions Générales De VenteConditions Générales D'utilisationPolitique De CookiesTous Droits RéservésR Galaxie
Quatre décennies à gaspiller des milliards pour rien | R Galaxie