Saint-Narcisse rouvre sa centrale, mais à quel prix pour les riverains

Les grues tournent à nouveau près du barrage de Saint-Narcisse, après des décennies d'abandon. Mais derrière les promesses de modernisation se cachent des risques concrets pour les populations locales et l'environnement. Qui va payer la facture ?

Publié le 12 octobre 2026 à 08:09
Saint-Narcisse rouvre sa centrale, mais à quel prix pour les riverains

Un chantier qui sent le déjà-vu

En 2018, Hydro-Québec avait déjà évoqué un « plan de modernisation » pour Saint-Narcisse. Trois ans plus tard, rien n’avait bougé. Pourtant, cette fois, les engins sont là, les camions aussi, et les panneaux « Chantier en cours » ont été déployés. Sauf que personne ne sait exactement ce qui va être fait. Le dossier technique, consultable sur demande, est un fatras de schémas incomplets et de formules administratives. « On nous parle de ‘mise aux normes’, mais quelles normes ? » lance Yves Leduc, maire de la municipalité voisine de Saint-Urbain. « Si c’est pour refaire ce qu’on a déjà vu ailleurs, comme à la centrale de la Romaine, on peut sauter l’étape. »

Le problème ? Hydro-Québec refuse de communiquer des détails concrets. Pas de calendrier précis, pas de budget détaillé, pas même une estimation des perturbations à prévoir. Juste des généralités sur « l’amélioration de l’efficacité énergétique ». Comme si le mot « centrale » avait disparu du vocabulaire. Pourtant, tout le monde sait pourquoi ces travaux ont lieu : la crise énergétique, les pénuries en Europe, et cette obsession qu’a Québec de garder la main sur sa production hydroélectrique. Saint-Narcisse, avec ses 120 MW de puissance potentielle, serait un atout dans un contexte où les barrages vieillissent et où les oppositions aux nouveaux projets (comme celui de la rivière Romaine) s’intensifient.

Mais à quel prix ?

Le vrai sujet, c’est ce que les riverains appellent « le coût caché ». D’abord, il y a les nuisances. Les travaux dureront au moins deux ans, peut-être trois. Deux ans de poussière, de camions qui bloquent les routes, de nuits blanches pour ceux qui habitent près du site. « On nous dit que c’est ‘temporaire’, mais temporaire pour qui ? Pour Hydro-Québec, ou pour nous ? » grogne Marie-Claude Boudreau, une agricultrice dont les champs bordent le barrage. Elle a déjà perdu une partie de sa récolte l’an dernier à cause des vibrations causées par les essais de turbines à proximité. « Cette fois, ils nous promettent des ‘mesures d’atténuation’. On verra bien. »

Ensuite, il y a la question de l’eau. Saint-Narcisse, c’est aussi un barrage qui régule le débit de la rivière Saint-Charles. Or, depuis des décennies, les associations locales dénoncent la sur-exploitation des cours d’eau en période de sécheresse. « Si Hydro-Québec relance la centrale à plein régime, c’est toute la faune qui va en payer le prix », avertit Jean-François Morin, biologiste à l’Université Laval. Les saumons, déjà en voie de disparition dans la région, pourraient voir leurs frayères asséchées. Les pêcheurs locaux, eux, commencent à ranger leurs cannes. « L’an dernier, ils ont réduit le débit pour ‘protéger l’environnement’. Cette année, ils vont faire l’inverse. C’est ça, la modernisation ? »

Le vrai enjeu : qui contrôle quoi ?

Derrière les discours sur la « transition énergétique », il y a une bataille plus large. Hydro-Québec mise sur Saint-Narcisse pour compenser le vieillissement de son parc de production. Mais le projet coince sur deux fronts :

  1. Les coûts réels. Officiellement, la réfection coûterait entre 150 et 200 millions. Officieusement, les rumeurs parlent de 300 millions, voire plus. Surtout si on intègre les coûts environnementaux et sociaux. Or, dans un contexte de déficit budgétaire, Québec n’a pas les moyens de se lancer dans une telle aventure sans coup férir. D’où ces travaux par phases, ces promesses floues, cette impression que le projet traîne en longueur pour éviter les décisions difficiles.

  2. La gouvernance. Saint-Narcisse est située en territoire autochtone non cédé. Les Innus de la communauté de Pessamit, dont les droits ancestraux sur les terres et les eaux sont reconnus, n’ont pas été consultés de manière significative. « On nous a envoyé un courriel il y a deux mois pour nous dire que ‘des travaux allaient avoir lieu’. C’est tout », raconte le chef Ghislain Picard. « Où est l’étude d’impact environnemental ? Où est notre consentement ? » Pour l’instant, Hydro-Québec se réfugie derrière des procédures administratives. Mais avec la reconnaissance croissante des droits autochtones, ce flou juridique pourrait bien devenir un casse-tête.

Ce que personne ne dit

Le plus irritant, c’est l’hypocrisie. Hydro-Québec se présente comme un modèle de « développement durable », mais en coulisses, le projet de Saint-Narcisse ressemble à une opération de sauvetage à marche forcée. Une centrale vieillissante, des riverains mécontents, des Autochtones ignorés, et une province qui compte sur ce coup de pouce pour tenir ses promesses énergétiques.

Pourtant, personne ne pose vraiment la bonne question : est-ce que Saint-Narcisse en vaut vraiment la peine ?

Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Selon une étude de l’Institut de l’énergie et de l’environnement de Québec (IEEQ) publiée en 2022, les coûts de maintenance des barrages existants ont explosé de 40 % depuis 2015. Dans le même temps, les nouveaux projets hydroélectriques sont bloqués par les tribunaux ou les oppositions locales. Relancer Saint-Narcisse, c’est un peu comme réparer une vieille voiture pour faire 100 km de plus avant de devoir tout recommencer. Sauf que cette fois, ce sont les riverains qui paieront l’essence.

La relance n’est pas une évidence

Il y a une autre option, plus simple : laisser tomber. Saint-Narcisse a déjà produit de l’électricité pendant près d’un siècle. Si le barrage est en mauvais état, peut-être est-il temps d’envisager autre chose. Des éoliennes ? Des panneaux solaires ? Ou simplement de laisser la rivière respirer, comme le demandent les écologistes depuis des années ?

Le problème, c’est que personne ne veut entendre ça. Parce que parler de fermeture, c’est admettre que l’hydroélectricité québécoise a atteint ses limites. Et ça, aucun gouvernement ne veut l’avouer.

Alors les grues continuent de tourner. Les riverains serrent les dents. Et Saint-Narcisse, elle, attend son verdict.

La dernière question reste en suspens

Quand les travaux seront terminés, une chose est sûre : ce ne seront pas les actionnaires d’Hydro-Québec qui trinqueront à la réussite du projet. Ce sera encore une fois les habitants de Charlevoix, avec leurs routes poussiéreuses, leurs rivières asséchées et leurs rêves d’un avenir moins pollué.

Et ça, c’est le vrai prix de la modernisation.

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R Galaxie Rédaction

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