Mardi aprĂšs-midi, vers 14h30, les sirĂšnes de Cattenom ont retenti. Pas une alerte nuclĂ©aire cette fois, mais un incendie sur un transformateur Ă©lectrique du rĂ©acteur 3. En moins dâune heure, les pompiers et les Ă©quipes EDF avaient tout sous contrĂŽle. Aucun blessĂ©, aucun risque radiologique. « Un incident classique, maĂźtrisĂ© rapidement », a tweetĂ© la centrale en trois lignes, comme pour clore le sujet. Sauf que non. Parce que Cattenom, câest toujours Cattenom. Et parce que ce genre dâincident, câest la troisiĂšme fois en cinq ans quâil arrive sur le site mosellan. La premiĂšre fois, câĂ©tait en 2018, sur un transformateur du rĂ©acteur 1. La deuxiĂšme, en 2020, cette fois sur un poste Ă©lectrique extĂ©rieur. Chaque fois, EDF sort son discours : « Aucun impact sur la sĂ»retĂ© nuclĂ©aire ». Chaque fois, les associations environnementales sortent leurs dossiers : « Des Ă©quipements vieillissants, des contrĂŽles insuffisants, et une culture du risque qui reste Ă prouver ». Bref, un schĂ©ma qui se rĂ©pĂšte. Et qui pose une question simple : si ces incidents sont « classiques », pourquoi ne les Ă©vite-t-on pas ?
Le transformateur qui a pris feu : un détail technique, un symbole politique
Le transformateur en cause, câest un gros boĂźtier mĂ©tallique rempli dâhuile isolante, chargĂ© de distribuer lâĂ©lectricitĂ© entre les diffĂ©rents circuits du rĂ©acteur. Quand il sâenflamme, câest souvent Ă cause dâun court-circuit ou dâune surchauffe. « Un risque connu, mais inĂ©vitable Ă 100 % », explique un ingĂ©nieur nuclĂ©aire sous couvert dâanonymat. « On peut rĂ©duire les probabilitĂ©s, mais pas les supprimer ». Sauf que rĂ©duire les probabilitĂ©s, câest justement ce quâon attend dâEDF. Surtout quand on sait que ces transformateurs, chez Cattenom, datent des annĂ©es 1980. Certains ont Ă©tĂ© remplacĂ©s, dâautres non. « EDF a un plan de renouvellement, mais il est Ă©talĂ© sur des dĂ©cennies », reconnaĂźt une source interne Ă lâexploitant. « PrioritĂ© est donnĂ©e aux rĂ©acteurs les plus rĂ©cents ou les plus critiques ». Traduction : Cattenom, avec ses quatre rĂ©acteurs Ă eau pressurisĂ©e (REP) construits dans les annĂ©es 1970-1980, est loin dâĂȘtre en tĂȘte de liste.
Mais ce qui agace les Ă©cologistes, câest moins lâĂąge des Ă©quipements que le manque de transparence. « Chaque fois quâil y a un incendie, EDF communique en 24 heures, puis plus rien », rĂ©sume Jean-Marc Yvon, porte-parole de Greenpeace France. « On ne sait jamais si câest un problĂšme rĂ©current, si dâautres transformateurs sont concernĂ©s, ou si les contrĂŽles sont Ă la hauteur ». En 2020, lâAutoritĂ© de sĂ»retĂ© nuclĂ©aire (ASN) avait pointĂ© du doigt « des Ă©carts dans la maintenance des installations Ă©lectriques » Ă Cattenom. RĂ©sultat ? Une mise en demeure, quelques audits supplĂ©mentaires, et puis⊠plus rien. « LâASN a les moyens de sanctionner, mais elle nâa pas les moyens de tout vĂ©rifier », ajoute Yvon. « EDF, elle, a les moyens de faire ce quâelle veut ».
Lâargument du « risque maĂźtrisĂ© » : une rĂ©ponse qui lasse
EDF et lâASN rĂ©pĂštent Ă lâenvi que « les incendies de transformateurs ne prĂ©sentent aucun risque nuclĂ©aire ». Câest techniquement vrai : un feu Ă©lectrique ne dĂ©clenche pas de fusion du cĆur. Mais ça ne veut pas dire que câest anodin. Dâabord, parce que ces incidents perturbent le bon fonctionnement de la centrale. « Un transformateur HS, ça peut forcer Ă arrĂȘter un rĂ©acteur pour le remplacer », explique lâingĂ©nieur. « Et si câest en plein hiver, avec des pics de demande, ça pose problĂšme ». Ensuite, parce que ces feux rĂ©vĂšlent une fragilitĂ© du systĂšme. « Si un transformateur prend feu, câest souvent parce quâil y a eu une dĂ©faillance en amont : un cĂąble mal isolĂ©, un dĂ©faut de maintenance, une surcharge », poursuit-il. « Or, Ă Cattenom, on sait que les contrĂŽles ne sont pas toujours Ă la hauteur ».
Prenez le rapport de lâASN de 2022 : sur les 56 inspections rĂ©alisĂ©es dans lâannĂ©e, 12 ont rĂ©vĂ©lĂ© « des Ă©carts significatifs » dans la gestion des risques industriels. Cattenom Ă©tait dans le lot. « LâASN a classĂ© ces Ă©carts comme âmineursâ, mais en cumul, ça fait beaucoup », souligne un ancien inspecteur. « Et quand on voit quâEDF recommence trois ans plus tard, on se demande si les leçons sont vraiment tirĂ©es ».
EDF, de son cĂŽtĂ©, mise sur la « rĂ©silience » de ses installations. « Nos centrales sont conçues pour rĂ©sister Ă des Ă©vĂ©nements extrĂȘmes », argue-t-on chez lâexploitant. Sauf que la rĂ©silience, ça se mesure. Et lĂ , les chiffres ne sont pas tous Ă lâavantage de Cattenom. Selon une Ă©tude de lâInstitut de radioprotection et de sĂ»retĂ© nuclĂ©aire (IRSN) publiĂ©e en 2021, « les centrales françaises les plus anciennes prĂ©sentent un risque accru de dĂ©faillance des systĂšmes Ă©lectriques ». Cattenom Ă©tait citĂ©e en exemple. « Pas parce quâelle est la pire, mais parce quâelle est reprĂ©sentative dâun parc vieillissant », nuance lâIRSN. « Le problĂšme, ce nâest pas une centrale, câest un modĂšle ».
Le vrai sujet : et si on parlait de la fermeture, au lieu des incendies ?
VoilĂ le paradoxe : plus on parle des incidents Ă Cattenom, moins on parle de sa fermeture. Or, câest pourtant la solution la plus simple pour Ă©viter ces feux, ces pannes, ces risques rĂ©siduels. « Cattenom, câest une centrale Ă risque, mais câest aussi une centrale politique », lance un syndicaliste de la CGT Energie. « Tant quâelle tourne, les emplois sont sauvĂ©s. Tant quâelle tourne, EDF Ă©conomise des milliards. Tant quâelle tourne, on Ă©vite le dĂ©bat sur la fermeture du nuclĂ©aire ».
Le gouvernement a promis de « sortir du nuclĂ©aire » Ă lâhorizon 2035, mais en pratique, rien ne bouge. Cattenom, comme Fessenheim avant elle, reste en activitĂ©. « On nous dit que câest une centrale âde transitionâ, mais une transition qui dure depuis 20 ans », ironise Yvon. « Pendant ce temps, les transformateurs sâusent, les contrĂŽles sâĂ©tirent, et les risques sâaccumulent ».
Et puis, il y a lâargument Ă©conomique. Fermer Cattenom, câest perdre 600 emplois directs et indirects. « EDF et le gouvernement jouent avec le feu, mais pas celui des transformateurs : celui des licenciements », estime un Ă©conomiste spĂ©cialisĂ© dans lâĂ©nergie. « Ils savent trĂšs bien que si on ferme Cattenom, il faudra trouver des alternatives. Et ça, ça coĂ»te cher ». Surtout dans un contexte oĂč les prix de lâĂ©lectricitĂ© explosent et oĂč lâAllemagne, elle, ferme ses centrales⊠pour devoir les rallumer faute dâalternatives.
Ce que cet incendie révÚle : un systÚme à la limite
Lâincendie de mardi Ă Cattenom, câest lâhistoire dâun transformateur qui a pris feu. Mais câest aussi lâhistoire dâun systĂšme qui fonctionne⊠à la limite. Des Ă©quipements vieillissants, des contrĂŽles parfois bĂąclĂ©s, une politique Ă©nergĂ©tique qui oscille entre transition et statu quo. « On nous parle de âsĂ»retĂ© nuclĂ©aireâ, mais la sĂ»retĂ© industrielle, elle, est souvent oubliĂ©e », regrette lâingĂ©nieur. « Pourtant, câest elle qui fait tourner le quotidien des centrales ».
Le pire ? Personne ne veut vraiment rĂ©gler le problĂšme. EDF parce que ça coĂ»te trop cher. LâASN parce que ça prendrait trop de temps. Le gouvernement parce que ça fĂąche. Et les citoyens ? Ils sont trop loin, trop abstraits, pour sâen soucier vraiment. « Tant que les rĂ©acteurs tournent, tant quâil nây a pas dâaccident grave, on se dit que tout va bien », rĂ©sume Yvon. « Mais quand on voit quâun transformateur prend feu pour la troisiĂšme fois en cinq ans, on se demande jusquâĂ quand on peut jouer avec le feu ».
Parce que la vraie question, câest celle-ci : si Cattenom brĂ»le encore, câest quâon a dĂ©jĂ perdu.
Et personne nâose le dire.