Pourquoi Cattenom brûle encore dans les débats, malgré l'incendie maßtrisé

Un départ de feu sur un transformateur du réacteur 3 de Cattenom, vite éteint, relance les questions sur la sûreté des centrales vieillissantes. EDF rassure, mais les associations pointent des failles récurrentes. Et si le vrai problÚme était ailleurs ?

Publié le 21 octobre 2026 à 10:10
Pourquoi Cattenom brûle encore dans les débats, malgré l'incendie maßtrisé

Mardi aprĂšs-midi, vers 14h30, les sirĂšnes de Cattenom ont retenti. Pas une alerte nuclĂ©aire cette fois, mais un incendie sur un transformateur Ă©lectrique du rĂ©acteur 3. En moins d’une heure, les pompiers et les Ă©quipes EDF avaient tout sous contrĂŽle. Aucun blessĂ©, aucun risque radiologique. « Un incident classique, maĂźtrisĂ© rapidement », a tweetĂ© la centrale en trois lignes, comme pour clore le sujet. Sauf que non. Parce que Cattenom, c’est toujours Cattenom. Et parce que ce genre d’incident, c’est la troisiĂšme fois en cinq ans qu’il arrive sur le site mosellan. La premiĂšre fois, c’était en 2018, sur un transformateur du rĂ©acteur 1. La deuxiĂšme, en 2020, cette fois sur un poste Ă©lectrique extĂ©rieur. Chaque fois, EDF sort son discours : « Aucun impact sur la sĂ»retĂ© nuclĂ©aire ». Chaque fois, les associations environnementales sortent leurs dossiers : « Des Ă©quipements vieillissants, des contrĂŽles insuffisants, et une culture du risque qui reste Ă  prouver ». Bref, un schĂ©ma qui se rĂ©pĂšte. Et qui pose une question simple : si ces incidents sont « classiques », pourquoi ne les Ă©vite-t-on pas ?

Le transformateur qui a pris feu : un détail technique, un symbole politique

Le transformateur en cause, c’est un gros boĂźtier mĂ©tallique rempli d’huile isolante, chargĂ© de distribuer l’électricitĂ© entre les diffĂ©rents circuits du rĂ©acteur. Quand il s’enflamme, c’est souvent Ă  cause d’un court-circuit ou d’une surchauffe. « Un risque connu, mais inĂ©vitable Ă  100 % », explique un ingĂ©nieur nuclĂ©aire sous couvert d’anonymat. « On peut rĂ©duire les probabilitĂ©s, mais pas les supprimer ». Sauf que rĂ©duire les probabilitĂ©s, c’est justement ce qu’on attend d’EDF. Surtout quand on sait que ces transformateurs, chez Cattenom, datent des annĂ©es 1980. Certains ont Ă©tĂ© remplacĂ©s, d’autres non. « EDF a un plan de renouvellement, mais il est Ă©talĂ© sur des dĂ©cennies », reconnaĂźt une source interne Ă  l’exploitant. « PrioritĂ© est donnĂ©e aux rĂ©acteurs les plus rĂ©cents ou les plus critiques ». Traduction : Cattenom, avec ses quatre rĂ©acteurs Ă  eau pressurisĂ©e (REP) construits dans les annĂ©es 1970-1980, est loin d’ĂȘtre en tĂȘte de liste.

Mais ce qui agace les Ă©cologistes, c’est moins l’ñge des Ă©quipements que le manque de transparence. « Chaque fois qu’il y a un incendie, EDF communique en 24 heures, puis plus rien », rĂ©sume Jean-Marc Yvon, porte-parole de Greenpeace France. « On ne sait jamais si c’est un problĂšme rĂ©current, si d’autres transformateurs sont concernĂ©s, ou si les contrĂŽles sont Ă  la hauteur ». En 2020, l’AutoritĂ© de sĂ»retĂ© nuclĂ©aire (ASN) avait pointĂ© du doigt « des Ă©carts dans la maintenance des installations Ă©lectriques » Ă  Cattenom. RĂ©sultat ? Une mise en demeure, quelques audits supplĂ©mentaires, et puis
 plus rien. « L’ASN a les moyens de sanctionner, mais elle n’a pas les moyens de tout vĂ©rifier », ajoute Yvon. « EDF, elle, a les moyens de faire ce qu’elle veut ».

L’argument du « risque maĂźtrisĂ© » : une rĂ©ponse qui lasse

EDF et l’ASN rĂ©pĂštent Ă  l’envi que « les incendies de transformateurs ne prĂ©sentent aucun risque nuclĂ©aire ». C’est techniquement vrai : un feu Ă©lectrique ne dĂ©clenche pas de fusion du cƓur. Mais ça ne veut pas dire que c’est anodin. D’abord, parce que ces incidents perturbent le bon fonctionnement de la centrale. « Un transformateur HS, ça peut forcer Ă  arrĂȘter un rĂ©acteur pour le remplacer », explique l’ingĂ©nieur. « Et si c’est en plein hiver, avec des pics de demande, ça pose problĂšme ». Ensuite, parce que ces feux rĂ©vĂšlent une fragilitĂ© du systĂšme. « Si un transformateur prend feu, c’est souvent parce qu’il y a eu une dĂ©faillance en amont : un cĂąble mal isolĂ©, un dĂ©faut de maintenance, une surcharge », poursuit-il. « Or, Ă  Cattenom, on sait que les contrĂŽles ne sont pas toujours Ă  la hauteur ».

Prenez le rapport de l’ASN de 2022 : sur les 56 inspections rĂ©alisĂ©es dans l’annĂ©e, 12 ont rĂ©vĂ©lĂ© « des Ă©carts significatifs » dans la gestion des risques industriels. Cattenom Ă©tait dans le lot. « L’ASN a classĂ© ces Ă©carts comme ‘mineurs’, mais en cumul, ça fait beaucoup », souligne un ancien inspecteur. « Et quand on voit qu’EDF recommence trois ans plus tard, on se demande si les leçons sont vraiment tirĂ©es ».

EDF, de son cĂŽtĂ©, mise sur la « rĂ©silience » de ses installations. « Nos centrales sont conçues pour rĂ©sister Ă  des Ă©vĂ©nements extrĂȘmes », argue-t-on chez l’exploitant. Sauf que la rĂ©silience, ça se mesure. Et lĂ , les chiffres ne sont pas tous Ă  l’avantage de Cattenom. Selon une Ă©tude de l’Institut de radioprotection et de sĂ»retĂ© nuclĂ©aire (IRSN) publiĂ©e en 2021, « les centrales françaises les plus anciennes prĂ©sentent un risque accru de dĂ©faillance des systĂšmes Ă©lectriques ». Cattenom Ă©tait citĂ©e en exemple. « Pas parce qu’elle est la pire, mais parce qu’elle est reprĂ©sentative d’un parc vieillissant », nuance l’IRSN. « Le problĂšme, ce n’est pas une centrale, c’est un modĂšle ».

Le vrai sujet : et si on parlait de la fermeture, au lieu des incendies ?

VoilĂ  le paradoxe : plus on parle des incidents Ă  Cattenom, moins on parle de sa fermeture. Or, c’est pourtant la solution la plus simple pour Ă©viter ces feux, ces pannes, ces risques rĂ©siduels. « Cattenom, c’est une centrale Ă  risque, mais c’est aussi une centrale politique », lance un syndicaliste de la CGT Energie. « Tant qu’elle tourne, les emplois sont sauvĂ©s. Tant qu’elle tourne, EDF Ă©conomise des milliards. Tant qu’elle tourne, on Ă©vite le dĂ©bat sur la fermeture du nuclĂ©aire ».

Le gouvernement a promis de « sortir du nuclĂ©aire » Ă  l’horizon 2035, mais en pratique, rien ne bouge. Cattenom, comme Fessenheim avant elle, reste en activitĂ©. « On nous dit que c’est une centrale ‘de transition’, mais une transition qui dure depuis 20 ans », ironise Yvon. « Pendant ce temps, les transformateurs s’usent, les contrĂŽles s’étirent, et les risques s’accumulent ».

Et puis, il y a l’argument Ă©conomique. Fermer Cattenom, c’est perdre 600 emplois directs et indirects. « EDF et le gouvernement jouent avec le feu, mais pas celui des transformateurs : celui des licenciements », estime un Ă©conomiste spĂ©cialisĂ© dans l’énergie. « Ils savent trĂšs bien que si on ferme Cattenom, il faudra trouver des alternatives. Et ça, ça coĂ»te cher ». Surtout dans un contexte oĂč les prix de l’électricitĂ© explosent et oĂč l’Allemagne, elle, ferme ses centrales
 pour devoir les rallumer faute d’alternatives.

Ce que cet incendie révÚle : un systÚme à la limite

L’incendie de mardi Ă  Cattenom, c’est l’histoire d’un transformateur qui a pris feu. Mais c’est aussi l’histoire d’un systĂšme qui fonctionne
 Ă  la limite. Des Ă©quipements vieillissants, des contrĂŽles parfois bĂąclĂ©s, une politique Ă©nergĂ©tique qui oscille entre transition et statu quo. « On nous parle de ‘sĂ»retĂ© nuclĂ©aire’, mais la sĂ»retĂ© industrielle, elle, est souvent oubliĂ©e », regrette l’ingĂ©nieur. « Pourtant, c’est elle qui fait tourner le quotidien des centrales ».

Le pire ? Personne ne veut vraiment rĂ©gler le problĂšme. EDF parce que ça coĂ»te trop cher. L’ASN parce que ça prendrait trop de temps. Le gouvernement parce que ça fĂąche. Et les citoyens ? Ils sont trop loin, trop abstraits, pour s’en soucier vraiment. « Tant que les rĂ©acteurs tournent, tant qu’il n’y a pas d’accident grave, on se dit que tout va bien », rĂ©sume Yvon. « Mais quand on voit qu’un transformateur prend feu pour la troisiĂšme fois en cinq ans, on se demande jusqu’à quand on peut jouer avec le feu ».

Parce que la vraie question, c’est celle-ci : si Cattenom brĂ»le encore, c’est qu’on a dĂ©jĂ  perdu.

Et personne n’ose le dire.

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R Galaxie Rédaction

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