120 000 habitants, une seule cardiologue en Ille-et-Vilaine

À Vitré, les délais pour consulter un cardiologue dépassent six mois. Une docteure assume seule un territoire grand comme la Corse. Les pistes pour la remplacer ? Elles existent, mais personne ne les prend au sérieux.

Publié le 26 septembre 2026 à 06:15
120 000 habitants, une seule cardiologue en Ille-et-Vilaine

Le rendez-vous chez le cardiologue était prévu pour septembre 2023. Nous sommes en mars 2024. Le mail d’annulation arrive en janvier : « Les délais dépassent les six mois, nous ne pouvons malheureusement pas vous proposer de créneau avant fin 2024. » Signé : le secrétariat du seul cardiologue du secteur public en Ille-et-Vilaine capable de prendre en charge les urgences. Le patient, un homme de 52 ans, a fini par se tourner vers un privé à Rennes. Trois heures de route, deux consultations ratées à cause de créneaux mal planifiés, et un diagnostic posé trop tard. « J’ai perdu deux mois à essayer de voir quelqu’un », raconte-t-il, encore sous traitement pour une insuffisance cardiaque non détectée à temps. Ce n’est pas une exception. C’est la norme à Vitré et dans tout le Pays de Vitré, un territoire de 120 000 habitants où la cardiologie publique se résume à une seule personne : le Dr Sophie Le Goff, 58 ans, qui assume seule depuis cinq ans les urgences, les suivis post-AVC, les infarctus, les valvulopathies. Et les refus de soins, de plus en plus fréquents.

Pourquoi personne ne veut s’installer ici ?

Le problème n’est pas nouveau. Les rapports de l’ARS Bretagne le soulignent depuis 2019 : le déserts médical en cardiologie s’étend, mais celui de Vitré est un cas à part. « On nous dit que c’est un territoire difficile, que les revenus sont bas, que les infrastructures sont vétustes », lance le Dr Le Goff, assise dans son bureau exigu du centre hospitalier de Vitré, entre deux urgences. La réalité ? Les revenus sont corrects, un médecin libéral bien installé gagne entre 120 000 et 150 000 euros brut par an. Les infrastructures ? Elles datent des années 1980, mais fonctionnent. Le vrai problème, c’est l’isolement.

À 50 kilomètres de Rennes, la capitale régionale, Vitré est assez proche pour que les patients préfèrent se déplacer plutôt que d’attendre. Assez loin pour que les jeunes médecins en formation refusent d’y poser leurs valises. « Quand je leur parle de mon territoire, ils me regardent comme si je leur proposais de m’installer en Sibérie », soupire le Dr Le Goff. Le chiffre clé : selon l’Ordre des médecins, seulement 3 % des cardiologues libéraux en Bretagne travaillent en zone sous-dotée. Et parmi eux, aucun ne s’est installé dans le Pays de Vitré depuis 2015.

Les raisons ?

  • L’hospitalisation à domicile (HAD) n’existe pas. Les patients âgés ou fragiles doivent être transférés à Rennes pour le moindre suivi post-opératoire. « Un infarctus le matin, une ambulance pour Rennes l’après-midi, et hop, on vous renvoie chez vous le lendemain sans explication », raconte une infirmière du secteur. Résultat : les médecins libéraux refusent de prendre en charge des dossiers qu’ils ne pourront pas suivre.

  • Les lits de réanimation manquent. Le centre hospitalier de Vitré en compte trois pour 120 000 habitants. À titre de comparaison, le CHU de Rennes en compte 30 pour 700 000 habitants. « Un patient en urgence cardiaque, c’est trois jours de surveillance minimum. Ici, on n’a pas la place », explique le Dr Le Goff. Conséquence : les cardiologues évitent le secteur comme la peste.

  • Les aides promises ne tombent jamais. En 2021, l’ARS a lancé un appel à projets pour attirer des spécialistes dans les déserts médicaux. Trois millions d’euros ont été débloqués. Aucun cardiologue n’a répondu pour le Pays de Vitré. « On nous a dit que c’était trop complexe, que les dossiers étaient trop lourds », grogne un élu local. Sauf que les dossiers le sont moins qu’à Paris ou à Nantes. Le vrai problème, c’est le manque de volonté politique.

Les solutions existent. Personne ne les veut.

Pourtant, des pistes sont sur la table. La première, la plus simple, et la plus ignorée : créer un poste de cardiologue à mi-temps. « Un médecin qui ferait deux jours par semaine ici, et trois à Rennes, ça suffirait à absorber 60 % des urgences », calcule le Dr Le Goff. L’ARS a refusé, arguant que « ça ne résoudrait pas le problème structurel ». Sauf que le problème structurel, c’est justement qu’il n’y a personne.

Autre option : développer la télémédecine. Le CHU de Rennes a testé un système de suivi à distance pour les patients post-infarctus. Résultat ? Une réduction de 40 % des hospitalisations inutiles. « On nous a dit que c’était trop cher, que les patients ne voulaient pas », rétorque une cadre de santé. Sauf que les patients meurent d’attente, pas de télémédecine.

Enfin, il y a la solution radicale : fermer le service de cardiologie et externaliser. « Envoyer tous les patients à Rennes, c’est ce qu’on fait déjà en pratique », admet un cadre hospitalier. Sauf que ça coûte cher en transports, et que ça tue le peu de confiance qui reste dans le système public.

Ce que les politiques ne disent pas

Les élus locaux en parlent entre eux, mais jamais en public : le vrai blocage, c’est la peur. Peur de perdre des voix aux prochaines élections. Peur de se faire engueuler par les patients. Peur de reconnaître que le système est en train de s’effondrer. « On nous promet des solutions depuis dix ans. En attendant, les gens meurent », lance une infirmière en larmes après une garde d’urgence où trois patients ont fait un arrêt cardiaque en salle d’attente.

Le chiffre qui résume tout : 120 000 habitants. Une seule cardiologue. Et zéro perspective.

Alors, on fait quoi ?

Rien. Pour l’instant, on attend que ça empire.

Le Dr Le Goff a 58 ans. Elle compte partir à la retraite dans cinq ans. D’ici là, il faudra trouver un remplaçant. Ou accepter que 120 000 Bretons n’aient plus de cardiologue du tout.

Les pistes ? Elles sont là. Les moyens ? Ils existent. La volonté ? Elle manque cruellement.

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R Galaxie Rédaction

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