300 € par jour, c’est le prix de la survie des commerçants toulousains
Vous entrez dans un café du centre-ville. Le patron, les yeux cernés, vous sert un express sans un mot. Pas besoin d’en dire plus. Depuis trois semaines, il voit ses clients se raréfier. Pas parce qu’ils ont moins soif, mais parce qu’ils font le plein ailleurs.
À 10 minutes en voiture, sur la rocade, les stations TotalEnergies affichent des prix gelés. 1,50 € le litre pour l’essence, contre 1,65 € en moyenne ailleurs. Les automobilistes affluent. Les files d’attente s’étirent sur 500 mètres. Et les commerçants, eux, regardent leur chiffre d’affaires fondre.
« On perd 300 € par jour, comme ça, sans prévenir », lance un épicier du quartier Saint-Cyprien. Pas de panique, pas de larmes. Juste un constat, sec. Il a compté : moins 15 % de clients en un mois. Les gens font leurs courses en roulant. Ils ne s’arrêtent plus.
Et TotalEnergies ? La multinationale assume. « Nous répondons à la demande des consommateurs », a déclaré un porte-parole, sans sourciller. Traduction : on fait notre business, les autres peuvent bien se débrouiller.
Les embouteillages qui tuent les centres-villes
Le phénomène n’est pas nouveau. À Paris, Lyon, Bordeaux, les stations avec prix plafonnés deviennent des pièges à voitures. Mais à Toulouse, c’est pire. Pourquoi ? Parce que la ville est petite. Parce que les axes sont étroits. Parce que les conducteurs, une fois sur la rocade, ne font plus demi-tour.
Les images parlent d’elles-mêmes : des bouchons de 2 km aux heures de pointe. Des camions coincés pendant une heure. Des conducteurs qui maudissent leur GPS. Et au milieu de ça, des commerces qui crèvent, un à un.
« On est en train de devenir un parking géant », grogne un restaurateur près de la place du Capitole. Ses tables sont vides. Les clients ? Ils sont tous coincés dans les files d’attente de Total.
La mairie a tenté quelque chose : des panneaux « Alternative carburant » vers d’autres stations. Résultat ? Les automobilistes les ignorent. Ils veulent le prix le plus bas, peu importe le coût pour les autres.
Et puis, il y a le détail qui tue : les stations Total ne paient pas de péage. Elles sont en zone périurbaine, juste avant la rocade. Résultat, les bouchons s’étendent jusqu’aux centres commerciaux. Les gens roulent, roulent, roulent… sans jamais s’arrêter.
Pourquoi les régulateurs ferment les yeux ?
Vous vous dites peut-être : « Mais enfin, quelqu’un devrait réguler ça ! »
Sauf que non.
La Commission de Régulation de l’Énergie (CRE) a bien un rôle à jouer. Sauf qu’elle se concentre sur les prix à la pompe, pas sur les externalités. Les embouteillages ? Les commerces qui ferment ? Ce n’est pas son problème.
« La CRE surveille les abus de position dominante, pas les effets collatéraux sur les tissus économiques locaux », explique un avocat spécialisé en droit de la concurrence. Traduction : si Total ne triche pas, elle ne peut rien faire.
Et puis, il y a l’argument massue : « La concurrence fait baisser les prix ». Oui, mais à quel prix ? Celui des petits commerces qui n’ont pas les moyens de jouer sur les marges.
À Toulouse, on compte 12 stations avec prix plafonnés. Douze points noirs. Douze raisons pour lesquelles les centres-villes deviennent des déserts.
Ce que les géants du carburant ne veulent pas que vous sachiez
TotalEnergies n’est pas la seule à jouer ce jeu. Shell, Esso, BP… Toutes ont leurs stations à prix cassés. Toutes profitent du même schémas : attirer la foule, créer l’engouement, et laisser les autres se débrouiller.
Le vrai problème ? Personne ne mesure l’impact réel.
Pas de chiffres officiels sur les pertes des commerçants. Pas d’étude sur l’augmentation des embouteillages. Juste des rumeurs, des plaintes sur les réseaux sociaux, et des patrons qui serrent les dents.
Pourtant, les données existent. Une étude de l’ADEME (Agence de la Transition Écologique) de 2022 estimait que les embouteillages liés aux stations-service coûtaient déjà 120 millions d’euros par an aux collectivités locales, entre pertes de productivité et pollution supplémentaire.
À Toulouse, on n’a pas ces chiffres. Mais on a des commerçants qui ferment. On a des quartiers qui se vident. On a une ville qui étouffe sous le poids des géants du pétrole.
Et si on arrêtait de faire les idiots ?
Alors, que faire ?
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Interdire les prix plafonnés en centre-ville. Oui, ça fâche. Oui, ça fait mal aux actionnaires. Mais si Total veut jouer à ce jeu, qu’elle le fasse loin des zones commerciales. Pas question de laisser des milliers de petits patrons payer l’addition.
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Taxer les stations qui créent des embouteillages. Une taxe locale, prélevée sur les bénéfices exceptionnels générés par ces files d’attente. L’argent irait aux commerçants lésés. Simple, efficace.
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Arrêter de croire que la concurrence est une solution. Non, la concurrence ne régule rien. Elle crée des gagnants et des perdants. Et là, les perdants, ce sont ceux qui n’ont pas les moyens de se battre.
« On nous dit toujours que le marché va régler ça », soupire un boucher du boulevard Lascrosses. « Mais le marché, il est truqué. Et nous, on est les dindons de la farce. »
À Toulouse, les files d’attente ne vont pas disparaître. Les prix bas non plus. Mais les commerçants, eux, pourraient bien ne pas survivre à cette guerre.
Et après ? Qui ira faire ses courses en ville, quand il n’y aura plus rien à acheter ?