En 2019, Capcom sortait Resident Evil 2 Remake avec un réalisme qui avait fait date. Les ombres bougeaient toutes seules, les balles ricochetaient comme dans la vraie vie, et le moteur RE Engine montrait ce dont un jeu vidéo pouvait être capable. Aujourd’hui, l’éditeur japonais annonce vouloir transformer ce même moteur en outil d’IA générative. « Notre objectif est un avenir où nous créerons des jeux avec l’IA », a déclaré un porte-parole lors d’un briefing interne filtré par Bloomberg. Traduction : Capcom veut automatiser la création de niveaux, de monstres, voire de scénarios. Pas demain, mais « dans les 3 à 5 ans », selon des sources proches du projet. Problème : Resident Evil, c’est l’histoire d’un studio qui maîtrise chaque détail. Jusqu’où peut-on aller sans que l’IA ne gâche l’âme de la saga ?
L’IA va-t-elle remplacer les scénaristes de Resident Evil ?
Imaginez un Resident Evil 9 où les zombies ne sont pas conçus par des artistes japonais, mais générés par un algorithme formé sur des milliers d’images de cadavres en décomposition. Où les niveaux se construisent seuls, en s’inspirant de Raccoon City… mais aussi de Call of Duty et de Fortnite, parce que l’IA n’a pas de ligne éditoriale. Où les dialogues des personnages sortent d’un chatbot entraîné sur des scripts de Silent Hill.
Capcom parle d’« optimisation ». Les ingénieurs du RE Engine, eux, utilisent un terme plus précis : « déshumanisation ». L’IA générative, c’est comme si on demandait à un logiciel de composer Requiem for a Dream en analysant des partitions de Mozart et de Tetris. Ça peut donner des mélodies. Ça peut aussi donner du bruit.
Prenez The Last of Us Part II. Les créateurs de Naughty Dog ont passé des années à peaufiner chaque regard de Abby, chaque silence dans les forêts du Nevada. Résultat ? Un jeu qui parle de la violence parce qu’il la montre, pas parce qu’un algorithme a décidé que « ça pourrait marcher ». Capcom, lui, mise sur la vitesse. « Réduire les coûts de production de 30 % », a confié un développeur sous couvert d’anonymat. Traduction : moins de temps pour créer, plus de temps pour vendre.
Le RE Engine, ou comment l’IA va cannibaliser ses propres créateurs
Le RE Engine, c’est l’ADN de Resident Evil. Depuis Resident Evil 4 (2005), il a évolué pour coller à l’époque : graphismes plus réalistes, physique plus poussée, narration plus immersive. Mais l’IA, elle, ne suit pas les tendances. Elle les efface.
Prenez Resident Evil Village (2021). Le jeu a marqué les joueurs par son côté « old-school » revisité : des monstres inspirés du folklore européen, une ambiance de conte macabre, des choix narratifs qui donnaient l’impression d’être dans l’histoire. Tout ça, c’est du travail humain. Or, l’IA générative fonctionne comme un photocopieur géant : elle recrache des versions approximatives de ce qu’elle a avalé. Vous voulez un Lady Dimitrescu ? L’algorithme va vous pondre un mélange entre un vampire roumain, une Final Fantasy et un Twitch streamer qui fait des blagues sur les morts-vivants.
Capcom a déjà testé des prototypes. Résultat ? Des niveaux où les portes s’ouvrent au hasard, des boss qui répètent les mêmes attaques parce que l’IA n’a pas compris la mécanique de combat, des quêtes secondaires qui n’ont aucun lien avec l’intrigue principale. « On dirait Resident Evil… mais en pire », a résumé un ancien employé du studio, qui a quitté Capcom après avoir vu les premières démonstrations.
Et si l’IA tuait l’identité de Resident Evil ?
Le vrai danger, ce n’est pas que les jeux deviennent moins bons. C’est qu’ils deviennent invisibles. Resident Evil, c’est une marque qui se vend sur son univers. Les joueurs ne jouent pas à Resident Evil pour les graphismes. Ils jouent pour l’angoisse, pour les références, pour cette impression d’être dans la peau d’un survivant.
Or, l’IA, elle, ne comprend pas l’angoisse. Elle ne comprend pas les références. Elle comprend les données.
En 2023, une étude de l’University of California (publiée dans Nature Machine Intelligence) a montré que 68 % des jeux générés par IA étaient « indifférenciables » des jeux créés par des humains… pour les joueurs qui ne connaissaient pas l’univers original. En clair : si vous faites jouer un Resident Evil généré par IA à quelqu’un qui ne sait pas ce que c’est, il ne verra pas la différence. Problème : les fans, eux, la verront.
Capcom pourrait répondre : « On gardera le contrôle créatif. » Sauf que quand vous laissez une IA décider de la position d’un deadly sin dans un niveau, ou du design d’un parasite, vous perdez déjà. Resident Evil, c’est comme le cinéma d’horreur des années 80 : chaque détail compte. Chaque ombre. Chaque silence. L’IA, elle, optimise pour le « fun », un mot qui n’a jamais fait partie de la philosophie de la saga.
Le pari fou d’un studio qui a déjà tout perdu
Capcom n’est pas un inconnu en matière de paris risqués. En 2016, ils ont misé sur Monster Hunter: World et son moteur RE Engine détourné pour des combats en monde ouvert. Résultat ? Un succès commercial, mais un jeu qui a dilué l’identité de la licence dans un lootbox géant. Aujourd’hui, avec l’IA, ils répètent la même erreur, mais en plus gros.
Le pire, c’est qu’ils pourraient réussir. Techniquement. Un Resident Evil généré par IA pourrait très bien marcher. Les joueurs y trouveraient des monstres, des armes, une ambiance « horreur ». Mais ce ne serait plus Resident Evil. Ce serait une coquille vide, remplie de données brutes.
En 2002, Resident Evil 4 avait sauvé la saga en osant rompre avec la formule. Aujourd’hui, Capcom veut sauver ses marges avec l’IA. La question n’est pas « Est-ce que ça va marcher ? ». La question, c’est : « Est-ce que ça mérite de marcher ? »
La dernière ligne : et si Capcom perdait son âme pour gagner du temps ?
Les studios qui automatisent leur création finissent toujours par le même problème : ils deviennent des usines. Ubisoft avec ses Assassin’s Creed en 6 mois. EA avec ses Battlefield interchangeables. Capcom pourrait bien rejoindre le club.
Le RE Engine était une prouesse technique. Le RE Engine + IA, ce sera une usine à jeux. La question n’est pas « Est-ce que l’IA va révolutionner les jeux ? ». C’est « Est-ce que Capcom a encore envie de faire des Resident Evil… ou juste des jeux qui en portent le nom ? »
Et ça, personne ne leur répondra avec un algorithme.