Un dossier médical qui ne dit rien des années d’amiante à la SNCF
Le rapport du CNRS tombe comme un couperet : entre 10 000 et 20 000 cancers professionnels sont diagnostiqués chaque année en France. Et seulement 10 % sont reconnus comme tels. Derrière ces chiffres, il y a des vies brisées, des familles en deuil, et des employeurs qui comptent leurs économies. Prenez Jean-Marc, 58 ans, ancien soudeur chez Alstom à Belfort. Son médecin du travail a signé un certificat en 2015 : « pas de risque particulier ». Trois ans plus tard, un cancer des poumons. Les examens révèlent des traces d’amiante dans ses poumons. « On m’a dit que c’était trop tard pour agir », raconte-t-il. Trop tard pour la reconnaissance, en tout cas. Trop tard pour que l’entreprise assume. Et surtout, trop tard pour que l’État impose des contrôles qui fâchent.
Pourquoi les employeurs mentent sur les risques
Les entreprises savent. Elles connaissent les produits toxiques qu’elles utilisent, les expositions prolongées, les protocoles de sécurité qu’elles contournent. Pourtant, elles nient, minimisent, ou pire : elles font pression sur les médecins du travail. « On nous demande souvent de baisser les bras », confie un médecin inspecteur du travail en région parisienne. *« Un chef d’atelier m’a dit un jour : « Si je reconnais que mon ouvrier a inhalé des vapeurs de solvants, je dois le mutuer. Et après, qui paie ses remplaçants ? » »
Le système est rodé. Les inspections du travail ? Sous-financées, sous-effectifs. Les contrôles ? Rarement ciblés sur les secteurs les plus dangereux. Les sanctions ? Quasi inexistantes. Résultat : en 2022, seulement 1,2 % des entreprises ont été condamnées pour exposition à des cancérogènes, selon la DGT. Les autres ? Elles jouent avec le feu.
L’État préfère compter ses économies
La Caisse nationale d’assurance maladie (CNAM) dépense 1,5 milliard d’euros par an pour les maladies professionnelles. Un budget serré, alors on serre la vis. « La reconnaissance d’un cancer professionnel, ça coûte cher à l’assurance maladie », explique un syndicaliste de la FNATH. « Alors on invente des critères toujours plus restrictifs. Il faut prouver une exposition exclusive au travail, comme si personne ne fumait ou ne vivait près d’une route polluée. » Bref, la victime doit faire ses preuves. Et souvent, elle n’a pas les moyens.
Pire : le gouvernement traîne. La loi du 2 août 2021 sur la santé au travail ? Un texte flou, avec des délais de reconnaissance allongés. « On a attendu 2021 pour une loi qui ne change rien », grince un avocat spécialisé. « Pendant ce temps, les cancers continuent de tuer. »
Ce qui se passe quand on refuse de voir
Les secteurs les plus touchés ? Ceux qu’on ne veut pas voir. Les usines de produits chimiques, les chantiers navals, les ateliers de carrosserie. Des métiers où les salaires sont bas, où les syndicats sont faibles. « On parle toujours des cancers des agriculteurs, mais personne ne parle des ouvriers de l’automobile », note une chercheuse de l’INRS. Pourtant, les chiffres sont là : les cancers professionnels touchent deux fois plus les ouvriers que les cadres.
Et puis il y a les lobbies. Ceux des produits chimiques, ceux de la construction, ceux de l’industrie lourde. Ils financent des études, influencent les normes, et font en sorte que les seuils de toxicité restent… flexibles. « On nous dit que les limites d’exposition sont scientifiquement prouvées », ironise un syndicaliste. « Sauf que la science, parfois, ça se négocie. »
La justice, dernier recours ?
Parfois, les victimes gagnent. Comme ce chauffeur de poids lourds, exposé aux fumées de diesel, qui a obtenu gain de cause en 2023 après cinq ans de bataille. « J’ai dû engager un avocat, dépenser 20 000 euros de ma poche », raconte-t-il. « Et encore, j’ai eu de la chance. » La plupart n’ont pas cette chance. Parce que les procédures traînent, parce que les preuves sont difficiles à rassembler, parce que les juges, eux aussi, manquent de moyens.
Ce que personne ne veut dire
Le vrai problème, c’est que personne ne veut assumer. Les employeurs ? « C’est la faute des salariés qui ne portent pas leurs masques. » L’État ? « C’est la faute des entreprises qui ne respectent pas les règles. » Les syndicats ? « C’est la faute du gouvernement qui ne fait pas assez. » Et les victimes ? Elles, on les laisse se débrouiller.
Pourtant, il y a des solutions. Des contrôles systématiques, des sanctions qui mordent, une reconnaissance automatique des cancers liés à certains produits. « Tout ça existe ailleurs », rappelle un expert. « En Allemagne, un ouvrier exposé à l’amiante est reconnu malade professionnel en 48 heures. Ici, ça prend des années. »
Alors pourquoi on ne bouge pas ?
Parce que ça coûte. Parce que ça dérange. Parce que la santé des travailleurs, ça ne fait pas vendre. « Le capitalisme a besoin de productivité, pas de sécurité », résume un militant. « Et tant pis pour ceux qui tombent. »
La prochaine fois que vous entendrez parler de « flexibilité » ou de « compétitivité », souvenez-vous de Jean-Marc, du soudeur d’Alstom. Celui qui a inhalé de l’amiante pendant 30 ans, et qui se bat aujourd’hui pour que sa veuve touche une pension. « Ils nous disent que c’est compliqué », dit-elle. « Non. Le compliqué, c’est de vivre avec. »