4 % des cancers professionnels sont des femmes

Le Giscope révÚle un chiffre glaçant : 1 800 cancers reconnus comme maladies professionnelles par an en France, alors que la réalité pourrait frÎler les 34 000. Et les femmes ? Quatre pour cent des dossiers. Pourquoi cette invisibilité ? Qui en profite ?

Publié le 3 octobre 2026 à 08:19
4 % des cancers professionnels sont des femmes

4 % des cancers professionnels sont des femmes. Pourquoi personne ne s’en Ă©meut ?

Un dossier arrive sur le bureau d’un mĂ©decin du travail. Une ouvriĂšre de 52 ans, exposĂ©e depuis 20 ans aux solvants dans une usine de la rĂ©gion lyonnaise. Diagnostic : cancer du poumon. La reconnaissance en maladie professionnelle ? RefusĂ©e. Motif officiel : pas assez de preuves. Sauf que les preuves, elle les a sous les yeux tous les jours.

C’est ce genre de cas qui explique pourquoi le Giscope (le groupe d’études sur les cancers d’origine professionnelle) parle de 17 000 Ă  34 000 cancers liĂ©s au travail chaque annĂ©e en France, alors que l’Assurance Maladie n’en reconnaĂźt officiellement que 1 800. Un rapport de 1 Ă  20. Et dans ce dĂ©compte dĂ©jĂ  sous-estimĂ©, les femmes reprĂ©sentent moins de 4 % des reconnaissances.

Pourtant, elles ne sont pas moins exposĂ©es. Elles le sont mĂȘme souvent plus.

Les mĂ©tiers invisibles oĂč les femmes crĂšvent en silence

On imagine mal une femme soudeuse, mais elles sont 12 000 en France, souvent en CDD, dans des sous-traitances prĂ©caires. Elles manipulent les mĂȘmes produits toxiques que les hommes, mais sans la mĂȘme protection. Pourquoi ? Parce que les Ă©tudes d’exposition se font sur des hommes. Parce que les normes de sĂ©curitĂ© ont Ă©tĂ© Ă©crites pour des corps masculins. Parce que quand une femme signale un problĂšme, on lui rĂ©pond : « C’est psychologique. »

Prenez l’exemple des infirmiĂšres. Elles reprĂ©sentent 90 % des soignants, et pourtant, leurs cancers liĂ©s aux produits de dĂ©sinfection (formaldĂ©hyde, glutaraldĂ©hyde) sont rarement reconnus. Pourquoi ? Parce que les dossiers mĂ©dicaux des femmes sont moins fouillĂ©s. « Les mĂ©decins ont des biais inconscients, explique une juriste spĂ©cialisĂ©e dans les maladies professionnelles. Un homme qui tousse depuis 10 ans, c’est un fumeur. Une femme qui tousse depuis 10 ans, c’est une angoissĂ©e. »

Et puis, il y a l’agriculture. 40 % des agricultrices dĂ©clarent souffrir de problĂšmes respiratoires liĂ©s aux pesticides. Mais combien de reconnaissances ? Presque zĂ©ro. Parce que les femmes sur les exploitations sont souvent des conjointes collaboratrices, sans statut officiel. Elles ne cotisent pas Ă  la SĂ©cu comme il faut. Donc elles ne peuvent pas faire valoir leurs droits.

Le systĂšme qui protĂšge les patrons plus que les travailleurs

Le Giscope a passĂ© au crible 500 dossiers de reconnaissance de cancers professionnels. RĂ©sultat : seulement 1 dossier sur 10 aboutit. Pourquoi ? Parce que la charge de la preuve repose sur le malade. Sur lui de prouver qu’il a bien Ă©tĂ© exposĂ©. Sur lui de rassembler des annĂ©es de relevĂ©s, des tĂ©moignages, des expertises.

Et puis, il y a les dĂ©lais. Trois ans maximum pour dĂ©poser un dossier. Trois ans. Le temps que le cancer se dĂ©clare, que les mĂ©tastases apparaissent. Trois ans pour rassembler des preuves alors que l’entreprise a dĂ©jĂ  changĂ© de local, a jetĂ© les fiches de sĂ©curitĂ©, a licenciĂ© les tĂ©moins.

Qui gagne ce jeu ? Pas les travailleurs. Les assurances, parfois. Les patrons, souvent. Parce qu’une reconnaissance en maladie professionnelle, ça coĂ»te cher. TrĂšs cher. Une usine chimique du Nord a dĂ» verser 12 millions d’euros aprĂšs la reconnaissance de cancers chez ses employĂ©s. 12 millions. RĂ©sultat ? Les protocoles de sĂ©curitĂ© se sont durcis. Les embauches aussi.

Mais pour les petites entreprises ? Elles ferment. Ou elles délocalisent. Elles ne paient pas.

Pourquoi les femmes sont les grandes oubliées du systÚme

Parce qu’on ne les voit pas.

Les statistiques officielles classent les cancers professionnels par secteur d’activitĂ©. Pas par genre. RĂ©sultat : les mĂ©tiers fĂ©minins sont diluĂ©s dans des catĂ©gories floues (« services », « aide Ă  la personne », « administration »). Personne ne creuse.

Parce qu’on ne les Ă©coute pas. Une Ă©tude de l’INRS (Institut National de Recherche et de SĂ©curitĂ©) montre que les plaintes des femmes pour troubles musculo-squelettiques sont prises moins au sĂ©rieux que celles des hommes. On leur dit : « C’est normal, vous faites un mĂ©tier fatigant. »

Parce qu’elles ont moins de moyens. 60 % des femmes victimes d’accidents du travail touchent des indemnitĂ©s infĂ©rieures Ă  celles des hommes, selon la Dares. Pourquoi ? Parce qu’elles sont plus souvent en CDD. Parce qu’elles gagnent moins. Parce que leurs contrats sont moins bien assurĂ©s.

Et puis, il y a la honte. Une femme qui tombe malade, c’est souvent une femme qui se fait licencier. « On m’a dit : ‘Si vous aviez Ă©tĂ© un homme, on vous aurait gardé’, raconte une ancienne employĂ©e de la mĂ©tallurgie. Mais comme je suis une femme, j’ai Ă©tĂ© virĂ©e pour ‘inaptitude’. »

Ce qui pourrait (enfin) changer. Ou pas.

En 2022, la loi « santé au travail » a été votée. Objectif : mieux protéger les travailleurs. Résultat ? Presque rien.

Pourquoi ? Parce que les inspecteurs du travail sont sous-effectifs. Parce que les entreprises contournent les rĂšgles. Parce que les syndicats manquent de moyens pour se battre.

Et puis, il y a l’Europe. La directive 2019/1158 impose aux États de mieux protĂ©ger les travailleurs contre les cancers professionnels. La France ? Elle traĂźne. Elle a jusqu’en 2024 pour se mettre en conformitĂ©. 2024.

Alors, on attend quoi ?

Une mobilisation massive ? Peut-ĂȘtre. Mais pour l’instant, les syndicats sont Ă  bout. Les associations de victimes, aussi. « On a l’impression de se battre contre des moulins Ă  vent », lance une militante de l’association « Cancers et Travail ». « Les politiques parlent, mais rien ne bouge. »

Alors oui, le Giscope a raison de hurler. Mais le vrai problĂšme, ce n’est pas le manque de donnĂ©es. C’est le manque de volontĂ©.

La vraie question : qui a intĂ©rĂȘt Ă  ce que ça continue comme ça ?

Les assurances ? Elles gagnent des millions en refusant les dossiers.

Les patrons ? Ils paient moins de cotisations sociales quand leurs employés tombent malades.

L’État ? Il Ă©conomise des milliards en ne contrĂŽlant pas assez.

Et les travailleurs ? Ils crĂšvent. En silence.

Alors, vous, vous feriez quoi Ă  leur place ?

Vous attendriez que ça change tout seul ?

Ou vous exigeriez que quelqu’un rĂ©ponde ?

Parce que pour l’instant, la seule chose qui a vraiment changĂ©, c’est le nombre de cancers.

Et il continue d’augmenter.

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R Galaxie Rédaction

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