4 % des cancers professionnels sont des femmes. Pourquoi personne ne sâen Ă©meut ?
Un dossier arrive sur le bureau dâun mĂ©decin du travail. Une ouvriĂšre de 52 ans, exposĂ©e depuis 20 ans aux solvants dans une usine de la rĂ©gion lyonnaise. Diagnostic : cancer du poumon. La reconnaissance en maladie professionnelle ? RefusĂ©e. Motif officiel : pas assez de preuves. Sauf que les preuves, elle les a sous les yeux tous les jours.
Câest ce genre de cas qui explique pourquoi le Giscope (le groupe dâĂ©tudes sur les cancers dâorigine professionnelle) parle de 17 000 Ă 34 000 cancers liĂ©s au travail chaque annĂ©e en France, alors que lâAssurance Maladie nâen reconnaĂźt officiellement que 1 800. Un rapport de 1 Ă 20. Et dans ce dĂ©compte dĂ©jĂ sous-estimĂ©, les femmes reprĂ©sentent moins de 4 % des reconnaissances.
Pourtant, elles ne sont pas moins exposĂ©es. Elles le sont mĂȘme souvent plus.
Les mĂ©tiers invisibles oĂč les femmes crĂšvent en silence
On imagine mal une femme soudeuse, mais elles sont 12 000 en France, souvent en CDD, dans des sous-traitances prĂ©caires. Elles manipulent les mĂȘmes produits toxiques que les hommes, mais sans la mĂȘme protection. Pourquoi ? Parce que les Ă©tudes dâexposition se font sur des hommes. Parce que les normes de sĂ©curitĂ© ont Ă©tĂ© Ă©crites pour des corps masculins. Parce que quand une femme signale un problĂšme, on lui rĂ©pond : « Câest psychologique. »
Prenez lâexemple des infirmiĂšres. Elles reprĂ©sentent 90 % des soignants, et pourtant, leurs cancers liĂ©s aux produits de dĂ©sinfection (formaldĂ©hyde, glutaraldĂ©hyde) sont rarement reconnus. Pourquoi ? Parce que les dossiers mĂ©dicaux des femmes sont moins fouillĂ©s. « Les mĂ©decins ont des biais inconscients, explique une juriste spĂ©cialisĂ©e dans les maladies professionnelles. Un homme qui tousse depuis 10 ans, câest un fumeur. Une femme qui tousse depuis 10 ans, câest une angoissĂ©e. »
Et puis, il y a lâagriculture. 40 % des agricultrices dĂ©clarent souffrir de problĂšmes respiratoires liĂ©s aux pesticides. Mais combien de reconnaissances ? Presque zĂ©ro. Parce que les femmes sur les exploitations sont souvent des conjointes collaboratrices, sans statut officiel. Elles ne cotisent pas Ă la SĂ©cu comme il faut. Donc elles ne peuvent pas faire valoir leurs droits.
Le systĂšme qui protĂšge les patrons plus que les travailleurs
Le Giscope a passĂ© au crible 500 dossiers de reconnaissance de cancers professionnels. RĂ©sultat : seulement 1 dossier sur 10 aboutit. Pourquoi ? Parce que la charge de la preuve repose sur le malade. Sur lui de prouver quâil a bien Ă©tĂ© exposĂ©. Sur lui de rassembler des annĂ©es de relevĂ©s, des tĂ©moignages, des expertises.
Et puis, il y a les dĂ©lais. Trois ans maximum pour dĂ©poser un dossier. Trois ans. Le temps que le cancer se dĂ©clare, que les mĂ©tastases apparaissent. Trois ans pour rassembler des preuves alors que lâentreprise a dĂ©jĂ changĂ© de local, a jetĂ© les fiches de sĂ©curitĂ©, a licenciĂ© les tĂ©moins.
Qui gagne ce jeu ? Pas les travailleurs. Les assurances, parfois. Les patrons, souvent. Parce quâune reconnaissance en maladie professionnelle, ça coĂ»te cher. TrĂšs cher. Une usine chimique du Nord a dĂ» verser 12 millions dâeuros aprĂšs la reconnaissance de cancers chez ses employĂ©s. 12 millions. RĂ©sultat ? Les protocoles de sĂ©curitĂ© se sont durcis. Les embauches aussi.
Mais pour les petites entreprises ? Elles ferment. Ou elles délocalisent. Elles ne paient pas.
Pourquoi les femmes sont les grandes oubliées du systÚme
Parce quâon ne les voit pas.
Les statistiques officielles classent les cancers professionnels par secteur dâactivitĂ©. Pas par genre. RĂ©sultat : les mĂ©tiers fĂ©minins sont diluĂ©s dans des catĂ©gories floues (« services », « aide Ă la personne », « administration »). Personne ne creuse.
Parce quâon ne les Ă©coute pas. Une Ă©tude de lâINRS (Institut National de Recherche et de SĂ©curitĂ©) montre que les plaintes des femmes pour troubles musculo-squelettiques sont prises moins au sĂ©rieux que celles des hommes. On leur dit : « Câest normal, vous faites un mĂ©tier fatigant. »
Parce quâelles ont moins de moyens. 60 % des femmes victimes dâaccidents du travail touchent des indemnitĂ©s infĂ©rieures Ă celles des hommes, selon la Dares. Pourquoi ? Parce quâelles sont plus souvent en CDD. Parce quâelles gagnent moins. Parce que leurs contrats sont moins bien assurĂ©s.
Et puis, il y a la honte. Une femme qui tombe malade, câest souvent une femme qui se fait licencier. « On mâa dit : âSi vous aviez Ă©tĂ© un homme, on vous aurait gardĂ©â, raconte une ancienne employĂ©e de la mĂ©tallurgie. Mais comme je suis une femme, jâai Ă©tĂ© virĂ©e pour âinaptitudeâ. »
Ce qui pourrait (enfin) changer. Ou pas.
En 2022, la loi « santé au travail » a été votée. Objectif : mieux protéger les travailleurs. Résultat ? Presque rien.
Pourquoi ? Parce que les inspecteurs du travail sont sous-effectifs. Parce que les entreprises contournent les rĂšgles. Parce que les syndicats manquent de moyens pour se battre.
Et puis, il y a lâEurope. La directive 2019/1158 impose aux Ătats de mieux protĂ©ger les travailleurs contre les cancers professionnels. La France ? Elle traĂźne. Elle a jusquâen 2024 pour se mettre en conformitĂ©. 2024.
Alors, on attend quoi ?
Une mobilisation massive ? Peut-ĂȘtre. Mais pour lâinstant, les syndicats sont Ă bout. Les associations de victimes, aussi. « On a lâimpression de se battre contre des moulins Ă vent », lance une militante de lâassociation « Cancers et Travail ». « Les politiques parlent, mais rien ne bouge. »
Alors oui, le Giscope a raison de hurler. Mais le vrai problĂšme, ce nâest pas le manque de donnĂ©es. Câest le manque de volontĂ©.
La vraie question : qui a intĂ©rĂȘt Ă ce que ça continue comme ça ?
Les assurances ? Elles gagnent des millions en refusant les dossiers.
Les patrons ? Ils paient moins de cotisations sociales quand leurs employés tombent malades.
LâĂtat ? Il Ă©conomise des milliards en ne contrĂŽlant pas assez.
Et les travailleurs ? Ils crĂšvent. En silence.
Alors, vous, vous feriez quoi Ă leur place ?
Vous attendriez que ça change tout seul ?
Ou vous exigeriez que quelquâun rĂ©ponde ?
Parce que pour lâinstant, la seule chose qui a vraiment changĂ©, câest le nombre de cancers.
Et il continue dâaugmenter.