Le 12 octobre, le Centre hospitalier de Summerside a accueilli sa première admission pour grippe de la saison. Pas un cas bénin : une femme de 68 ans, diabétique, qui a fini aux soins intensifs avec une pneumonie virale. Son médecin traitant, le Dr. Marc LeBlanc, a résumé la situation en trois mots : « On n’est pas prêts. » Pas besoin d’attendre décembre pour le savoir. La grippe, cette année, frappe plus tôt et plus fort qu’envisagé. Et l’Île-du-Prince-Édouard, avec ses 180 000 habitants et ses routes étroites entre Charlottetown et les villages isolés, pourrait devenir un terrain d’expérimentation involontaire pour ce que les épidémiologistes appellent « une saison difficile ».
La grippe n’est pas un rhume. Elle tue. En 2022-2023, selon les données de Santé Canada, 12 000 hospitalisations et 4 300 décès ont été attribués à la grippe au pays. L’Î.-P.-É. n’a pas été épargnée, avec un taux d’hospitalisation supérieur à la moyenne nationale chez les 65 ans et plus. Cette année, le virus circule déjà. « Les souches détectées correspondent à celles qui ont fait des ravages en Australie cet hiver », explique la Dre Heather Morrison, médecin hygiéniste en chef de la province. « Et là-bas, ils ont commencé à voir des cas graves en mai. Nous, on est en retard. » Le retard ? Celui des vaccins. Ceux qui ont été livrés aux cliniques de l’Î.-P.-É. en septembre étaient à peine suffisants pour couvrir 30 % de la population cible. « On a reçu la moitié des doses habituelles », confirme une infirmière de la clinique de Borden-Carleton, qui préfère rester anonyme. « Résultat : les rendez-vous pour les plus de 70 ans sont complets jusqu’en novembre. Les autres ? Ils doivent se débrouiller. »
Pourquoi personne ne veut se faire vacciner ? La réponse est simple : parce que personne n’y croit vraiment. « Je me suis fait vacciner l’an dernier, et j’ai quand même attrapé la grippe », lance Linda, 52 ans, caissière à Souris. « Alors cette année, j’ai dit non. À quoi bon ? » Erreur. Le vaccin ne protège pas à 100 %. Mais il réduit de 40 à 60 % le risque d’hospitalisation, selon une méta-analyse publiée dans The Lancet en 2021. « Linda a eu une grippe légère, pas une pneumonie », rétorque la Dre Morrison. « La différence entre les deux, c’est la vie ou la mort. » Pourtant, les sondages montrent que seulement 55 % des Îlois se disent prêts à se faire vacciner cette année, contre 68 % en 2022. La méfiance grandit. Les théories du complot circulent, relayées par des groupes Facebook locaux. « Le vaccin donne des AVC », lit-on dans un commentaire sous un post de la Santé publique. « Non, mais les masques, ça marche mieux », répond un autre. Sauf que les masques, cette fois, ne suffiront pas. « Avec la grippe, la transmission est aérienne, rapide, et les variants actuels mutent comme des fous », précise la Dre Morrison. « Un masque FFP2 limite les risques, mais ne les élimine pas. Le vaccin, lui, reste l’outil le plus efficace. Point. »
Le vrai problème : les lits qui manquent L’Île-du-Prince-Édouard a un hôpital régional à Charlottetown, un centre de soins communautaires à Summerside, et trois petites cliniques dans les comtés. Pas de place pour une vague. « En 2020, pendant la COVID, on a vu des patients en attente dans les couloirs du CHS », rappelle le Dr. LeBlanc. « Cette fois, on n’a même pas les stocks de lits d’appoint. » Le gouvernement provincial a débloqué 2 millions de dollars pour « renforcer les capacités », mais les infirmières savent que l’argent ne suffira pas. « On a besoin de lits, de personnel, et de temps pour former les remplaçants », explique une aide-soignante de l’unité de soins palliatifs. « Avec la grippe, les urgences vont être saturées. Et après, il faudra gérer les cas de COVID, qui reviennent toujours en automne. » Double peine.
Ce que la Santé publique ne dit pas Officiellement, la campagne de vaccination est « en bonne voie ». Non officiellement ? Les données du ministère de la Santé montrent que seulement 22 % des 18-64 ans ont reçu leur dose depuis le début de la campagne, contre 35 % pour la même tranche d’âge en 2022. « On a un problème de communication », admet une source au sein du département. « On parle trop de ’protection individuelle’, et pas assez des conséquences collectives. » Traduction : si vous ne vous faites pas vacciner, ce ne sont pas seulement vos proches qui trinqueront. Ce sont les pompiers qui devront annuler des interventions, les enseignants qui devront fermer des classes, et les médecins qui devront choisir qui soigner en priorité. « En 2009, pendant la grippe H1N1, on a vu des hôpitaux refuser les patients non urgents », rappelle un ancien cadre du système de santé. « Personne n’en parle, mais c’est un risque réel. »
La décision qui vous appartient Vous avez jusqu’à la mi-novembre pour vous faire vacciner. Après, les stocks seront épuisés. « Les cliniques ne prendront plus de rendez-vous », avertit la Dre Morrison. « Et les pharmacies ? Elles auront distribué tout ce qu’elles pouvaient dès octobre. » Alors soit vous y allez maintenant, soit vous attendez. En espérant ne pas faire partie des statistiques. Parce que cette fois, la grippe ne sera pas clémente. Elle frappe tôt, elle frappe fort, et elle ne fait pas de quartier. Les hôpitaux non plus.
Le dernier mot L’Île-du-Prince-Édouard a les moyens de limiter les dégâts. Il suffit de se faire vacciner. Pas par altruisme, pas par peur, mais par pragmatisme. Parce que la grippe, quand elle s’installe, ne négocie pas.