Les enfants meurent en attendant un diagnostic

À l’hôpital de Bangui, un enfant de 7 ans attend depuis trois mois qu’on lui dise ce qu’il a. Trois mois à voir ses forces s’épuiser, ses parents à supplier, les médecins à hésiter. Le cancer pédiatrique tue surtout par ce retard. Et personne ne veut en parler vraiment.

Publié le 15 septembre 2026 à 12:11
Les enfants meurent en attendant un diagnostic

Un enfant, trois mois, un diagnostic qui n’arrive jamais

En Centrafrique, à l’hôpital de Bangui, le service pédiatrique ressemble à une salle d’attente interminable. Les lits sont alignés comme des caisses en plastique, certains occupés par des enfants aux visages creusés, aux ventres gonflés. Leurs parents, assises à même le sol, serrent des sachets de perfusion vides. L’un d’eux, un père, montre du doigt un gamin de 7 ans, couché sur le côté, les yeux mi-clos. « Il a mal depuis juin. On nous a dit ‘attendre’, puis ‘consulter plus tard’, puis ‘on verra’. Maintenant, il ne marche plus. » Le médecin, un homme épuisé, hoche la tête sans lever les yeux de son dossier. « On a besoin d’une IRM. Mais le scanner est en panne depuis deux mois. »

Ce n’est pas une exception. C’est la règle, ou presque. En Afrique subsaharienne, le retard de diagnostic des cancers pédiatriques tue plus vite que la maladie elle-même. Selon l’ONG Action Femme et Enfant contre le Cancer (Afec), seulement 30 % des enfants atteints de cancer en Afrique survivent, contre 80 % en Europe ou aux États-Unis. La différence ? Le temps. Trois mois. Six mois, parfois. Le temps que les parents dépensent en consultations improvisées, en remèdes traditionnels, en déplacements épuisants vers des hôpitaux qui n’ont pas les moyens de regarder sous la peau des enfants. Le temps que les médecins perdent à hésiter, faute d’équipements, de formation, ou simplement de volonté politique.

Pourquoi personne ne veut en parler ?

Parce que c’est sale. Parce que ça révèle l’échec d’un système de santé déjà à genoux. Parce que ça oblige à regarder en face l’inégalité la plus crue : un enfant blanc a plus de chances de survivre à un cancer qu’un enfant noir, même si la maladie frappe sans distinction. L’Afec a réuni des spécialistes le 12 septembre dernier pour en discuter, mais les chiffres parlent d’eux-mêmes : en 2023, 120 000 enfants dans le monde sont morts d’un cancer qui aurait pu être soigné. 120 000. Un stade de football rempli d’enfants, tous les ans. Et personne ne bronche.

Le piège socioculturel

À Bangui, comme ailleurs, les parents attendent. Ils attendent parce qu’ils ont peur. Peur du diagnostic, peur des coûts, peur de l’inconnu. « Ici, on dit que le cancer, c’est une malédiction, explique une sage-femme. Alors on prie d’abord. On va voir le marabout avant le médecin. » Résultat ? Quand enfin l’enfant arrive à l’hôpital, la tumeur a déjà envahi le foie, les poumons, les os. Les chances de survie s’effondrent.

Les médecins le savent. Ils voient les familles arriver avec des enfants aux membres gonflés, aux ganglions gros comme des noix, et ils serrent les poings. « On nous dit ‘référez tôt’, mais comment référer tôt quand le premier médecin consulté est un tradipraticien ? » lance un pédiatre du CHU de Yaoundé. Le problème n’est pas seulement médical. C’est un problème de société.

Les centres de soins, ces forteresses inaccessibles

Même quand les parents veulent agir vite, le système les trahit. Prenez le cas de l’hôpital pédiatrique de Kinshasa. Un enfant atteint de leucémie doit d’abord passer par trois niveaux de soins avant d’être pris en charge : le centre de santé local, puis le niveau provincial, enfin le CHU. Trois étapes. Trois fois le risque de se faire dire « Revenez plus tard ». Trois fois le risque que la maladie progresse.

« On a des protocoles, des traitements, mais sans imagerie, sans laboratoires, à quoi ça sert ? » grogne un oncologue congolais. L’Afec a cartographié le problème : en Afrique, un enfant sur cinq n’a même pas accès à un diagnostic de base. Pas de scanner. Pas de biopsie. Pas de sang à analyser. Juste des symptômes, des suppositions, et l’espoir que ça ne soit « rien de grave ».

Le business du retard

Derrière ces chiffres, il y a des intérêts. Les gouvernements préfèrent investir dans les maladies visibles, le paludisme, le VIH, parce qu’elles tuent en masse et font des titres. Le cancer pédiatrique, lui, tue un par un, dans l’ombre. Les ONG manquent de fonds. Les laboratoires pharmaceutiques ne voient pas de marché rentable dans un continent où 80 % des médicaments anticancéreux sont hors de prix. Résultat ? Les enfants africains reçoivent souvent des traitements périmés, volés à des hôpitaux européens, ou des copies douteuses.

« On nous donne ce qu’on peut pas vendre ailleurs », résume une infirmière du Sénégal. Le cancer pédiatrique est le parent pauvre des systèmes de santé. Personne ne veut en entendre parler parce que ça coûte cher, ça prend du temps, et ça oblige à regarder en face l’injustice.

Ce qui change, ou presque

Pourtant, il y a des lueurs. Au Maroc, le centre pédiatrique de Rabat a réduit la mortalité de 20 % en cinq ans grâce à un dépistage précoce et une formation accrue des médecins généralistes. En Afrique du Sud, le programme « Kids Can Cancer » a permis de sauver 1 200 enfants depuis 2015 en simplifiant les parcours de soins. Mais ces succès restent des exceptions. La plupart des pays africains dépensent moins de 1 % de leur budget santé pour la lutte contre le cancer pédiatrique.

« On nous parle toujours d’innovation, de nouvelles thérapies, mais personne ne parle de dépistage, de formation, d’accès aux soins de base », s’emporte une militante de l’Afec. Le vrai combat, ce n’est pas contre la maladie. C’est contre l’indifférence.

Le dernier enfant de la file

Revenons à Bangui. Le petit garçon de 7 ans n’a toujours pas eu son IRM. Ses parents ont vendu leur vache pour payer le trajet. Le médecin a noté « suspicion de leucémie » sur son dossier, mais il n’a pas les moyens de confirmer. Il va mourir ici, dans ce lit de fortune, parce que personne n’a voulu agir à temps.

Ce n’est pas une histoire. C’est un chiffre. Un enfant de plus dans les statistiques. Et demain, ce sera votre enfant, ou le mien. Juste une question de temps.

La vraie question n’est pas « Pourquoi eux et pas nous ? » Mais « Pourquoi personne ne fait rien pour que ça n’arrive plus ? »

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R Galaxie Rédaction

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