Le jour où on vous dit que le sport va vous sauver, mais pas vraiment.
C’est un matin comme les autres à Montgermont, près de Rennes. Dans une salle de sport aménagée en atelier de survie, une dizaine de personnes en survêtement ou en tenue de ville, certaines avec des perfusions cachées sous des manches, enchaînent les exercices. Squats, haltères, tapis de cardio. Rien qui ne ressemble à une séance classique. Juste des gens qui luttent pour ne pas perdre le nord.
L’association Cécile Étoile, créée il y a cinq ans par une ancienne patiente, propose ces cours gratuits aux malades du cancer. L’idée ? Leur rappeler qu’ils ont encore un corps, même quand la chimio l’a réduit à une coquille. « On ne leur parle pas de guérison, mais de résistance », lance Sophie, une kiné qui encadre les séances. Traduction : ici, on ne ment pas. Le cancer, ça use. Le sport, ça peut aider à tenir. Point.
Le chiffre qui résume tout : 70 %.
C’est la part de patients atteints de cancer qui souffrent de fatigue chronique, selon une étude de l’INCa (Institut National du Cancer) publiée en 2021. Une fatigue qui n’est pas qu’un coup de mou, mais une plaie ouverte, une épuisement qui colle à la peau comme une seconde maladie. Et contre ça, les antidépresseurs ou les antidouleurs, ça marche à moitié. « Les médecins prescrivent des médicaments, mais personne ne leur dit de bouger », observe un oncologue du CHU de Rennes, qui préfère garder l’anonymat. « Le sport, c’est le seul truc qui redonne un peu de contrôle. Même si c’est dur. »
À Montgermont, on ne fait pas dans la demi-mesure. Les séances durent une heure, avec des pauses si besoin. Pas de jargon de coach, pas de musique motivante à fond. Juste des consignes claires : « Respirez. Poussez. Arrêtez quand vous voulez. » Le but n’est pas de battre un record, mais de prouver à soi-même qu’on peut encore se lever.
Ce que les hôpitaux ne disent pas.
Pourtant, quand on creuse, on tombe sur un détail qui grince. Les cours de Cécile Étoile sont gratuits, mais ils dépendent presque entièrement de bénévoles et de dons. « On a de la chance d’avoir une salle à disposition, mais si on perd ce partenariat, c’est fini », admet la fondatrice, sans détour. Or, les centres hospitaliers autour de Rennes ne proposent que très peu d’activités sportives adaptées. « Soit c’est trop cher, soit c’est trop compliqué à organiser », résume une infirmière en oncologie. « On a nos protocoles, nos priorités. Le sport, ça passe après. »
Le problème ? La fatigue chronique, elle, ne passe pas après. Elle s’installe. Et quand un malade n’a plus la force de monter les escaliers, c’est toute sa vie qui se rétrécit. « Ici, on leur redonne l’envie de sortir de chez eux », explique une bénévole. « Mais est-ce que les hôpitaux devraient faire ça à leur place ? »
L’angle mort des protocoles.
Les protocoles médicaux, justement, sont faits pour soigner le cancer. Pas pour gérer ce qui vient après, ou pendant. « La rééducation, c’est bien. Mais la réappropriation de son corps, c’est autre chose », insiste Sophie, la kiné. À Montgermont, on ne parle pas de « qualité de vie » avec des guillemets. On parle de sueur, de douleurs passagères, de fierté quand on arrive à tenir cinq minutes de plus sur le vélo.
Pourtant, quand on demande aux oncologues s’ils orientent leurs patients vers ce genre de structures, les réponses sont floues. « On en a parlé en réunion, mais… » « Ça dépend des services… » « On n’a pas le temps de tout suivre… » Bref, personne ne prend vraiment en charge ce qui n’est pas une urgence vitale.
Le vrai combat : faire entrer le sport dans les soins.
À Montgermont, on assume : « On n’est pas une solution miracle. Mais on évite que les gens se laissent glisser. » Le secret ? Pas de discours lisse. Juste des faits : « Vous êtes faible ? On va vous aider à ne pas l’être plus. » Pas de fausse joie, pas de « vous allez vous en sortir ». Juste du concret.
Le problème, c’est que ce concret, il manque cruellement ailleurs. En France, seulement 30 % des centres de lutte contre le cancer proposent des activités sportives intégrées à la prise en charge, selon une enquête de la Ligue contre le Cancer. « C’est une honte », lance un ancien patient, aujourd’hui bénévole. « On nous parle de dépistage, de traitements innovants… Mais personne ne nous dit : ‘Et après, vous faites quoi pour ne pas pourrir dans votre canapé ?’ »
La question qui dérange.
Alors, pourquoi cette lacune ? « Parce que le sport, ça ne se mesure pas comme une tumeur », répond un oncologue. « On a des chiffres, des scanners, des protocoles. Là, on entre dans le flou. Et le flou, ça fait peur. » Autre raison : l’argent. « Une séance de kiné, ça coûte cher. Une séance de sport encadrée, encore plus », soupire une cadre hospitalière. « Alors on fait avec les moyens du bord. »
Sauf que « faire avec les moyens du bord », pour un malade, ça peut vouloir dire s’enfermer dans un cycle sans fin : fatigue → sédentarité → déclin physique → fatigue. « Ici, on casse ce cercle », martèle la fondatrice de Cécile Étoile. « Mais est-ce que les hôpitaux vont un jour comprendre que c’est aussi un soin ? »
Ce que ça change (et ce que ça ne change pas).
À Montgermont, les participants ne guériront pas du cancer. Mais certains reprennent le vélo. D’autres montent les escaliers sans s’arrêter. Une femme, en larmes après sa première séance, a avoué à Sophie : « J’avais oublié que je pouvais encore me battre. »
Le sport ne soigne pas. Il rappelle. Il rappelle que le corps, même malmené, reste une arme. « On ne leur rend pas leur santé », résume une bénévole. « On leur rend leur dignité. »
Et ça, aucun protocole ne peut le remplacer.
La dernière vérité.
Derrière les haltères et les tapis de course, il y a une question simple : et si le vrai combat contre le cancer ne se gagnait pas seulement dans les labs ou les blocs opératoires, mais aussi, et surtout, dans les salles où on apprend à se relever ?
À Montgermont, on y croit. Les autres, ils regardent ailleurs.