Le dépistage du cancer du sein part en morceaux

L’ùre du dĂ©pistage unique est terminĂ©e. Entre les faux positifs, les surdiagnostics et les tumeurs qui n’évoluent pas, la mĂ©decine doit enfin reconnaĂźtre qu’il n’y a pas *un* cancer du sein, mais des centaines. L’oncologue Fanny Le DĂ» explique pourquoi le futur se joue dans l’ADN, et pas dans les mammographies de masse.

Publié le 2 octobre 2026 à 06:09
Le dépistage du cancer du sein part en morceaux

Le dépistage du cancer du sein part en morceaux

En 2023, 61 000 femmes en France ont appris qu’elles avaient un cancer du sein. Parmi elles, certaines avaient une tumeur agressive, d’autres une lĂ©sion qui n’aurait jamais tuĂ© personne. Certaines ont Ă©tĂ© opĂ©rĂ©es, d’autres non. Certaines ont eu de la chimiothĂ©rapie, d’autres non. Pourtant, toutes avaient passĂ© la mĂȘme mammographie. Le problĂšme ? Cette mammographie ne distinguait pas les deux.

Le Dr Fanny Le DĂ», oncologue au centre EugĂšne Marquis de Rennes, le rĂ©sume sans dĂ©tour : « On a longtemps cru qu’il y avait un cancer du sein. En rĂ©alitĂ©, il y en a des dizaines, avec des comportements diffĂ©rents. Le dĂ©pistage de masse, c’est comme essayer de soigner une grippe et une pneumonie avec le mĂȘme traitement. Ça marche pour personne. »

Ce n’est pas une question de technologie, mais de bon sens. Pourtant, en octobre 2024, alors que l’Octobre rose bat son plein, les campagnes de dĂ©pistage continuent de vanter « le dĂ©pistage, c’est la vie » comme si la rĂ©ponse Ă©tait encore la mĂȘme pour toutes.

Pourquoi les mammographies ratent la moitié du tableau

Le dépistage organisé en France repose sur un principe simple : toutes les femmes de 50 à 74 ans passent une mammographie tous les deux ans. ProblÚme : cette méthode repÚre surtout les tumeurs déjà visibles, souvent trop tard pour les formes agressives. Pire, elle surdiagnostique les lésions indolentes, celles qui ne nécessitent aucun traitement.

« En 2020, une Ă©tude publiĂ©e dans The Lancet a montrĂ© que sur 10 000 femmes dĂ©pistĂ©es, 1 000 auront un faux positif, 100 subiront une biopsie inutile, et 10 seront traitĂ©es pour rien », rappelle le Dr Le DĂ». Ces chiffres, souvent minimisĂ©s, pĂšsent sur des vies. « Une femme sur trois qui apprend qu’elle a un cancer du sein n’en mourra jamais. Mais elle aura subi une opĂ©ration, une chimiothĂ©rapie, et parfois des sĂ©quelles psychologiques pour une maladie qui ne l’aurait pas tuĂ©e. »

Le dĂ©pistage de masse ignore aussi les femmes Ă  risque gĂ©nĂ©tique ou celles dont les tissus mammaires sont denses, un problĂšme pour 40 % des femmes de moins de 50 ans. « Une mammographie, c’est comme chercher une aiguille dans une botte de foin
 si la botte de foin est opaque », compare l’oncologue.

L’ADN, le vrai game-changer (mais ça coĂ»tera cher)

Alors, que faire ? Le Dr Le DĂ» mise sur le dĂ©pistage personnalisĂ©, c’est-Ă -dire adaptĂ© au profil de chaque femme. Pas de solution miracle, mais une approche en trois Ă©tapes :

  1. Le risque individuel : GrĂące Ă  des tests gĂ©nĂ©tiques (comme BRCAnalysis ou Predicta), on identifie les femmes Ă  haut risque de mutation BRCA1/2, responsables de 5 Ă  10 % des cancers du sein hĂ©rĂ©ditaires. « Si vous avez un parent proche atteint avant 50 ans, ou deux parents touchĂ©s, vous n’ĂȘtes pas dans la moyenne. Le dĂ©pistage standard ne vous concerne pas. »

  2. La biologie de la tumeur : Une fois le cancer dĂ©tectĂ©, l’analyse de l’ADN de la tumeur (via des tests comme FoundationOne) permet de savoir si elle rĂ©pondra Ă  la chimiothĂ©rapie, Ă  l’hormonothĂ©rapie, ou si elle est dĂ©jĂ  rĂ©sistante. « Aujourd’hui, on traite toutes les tumeurs HER2+ avec le mĂȘme protocole. Pourtant, certaines rĂ©gressent avec une simple thĂ©rapie ciblĂ©e, sans chimiothĂ©rapie. »

  3. La surveillance adaptée : Pour les femmes à faible risque (tumeurs de type DCIS, lésions qui ne progressent souvent pas), une simple surveillance par IRM ou échographie peut suffire, évitant des traitements inutiles.

« Le problĂšme, c’est que ces outils existent, mais ils ne sont pas remboursĂ©s pour tout le monde », souligne le Dr Le DĂ». Les tests gĂ©nĂ©tiques coĂ»tent entre 200 et 500 euros, et les analyses molĂ©culaires des tumeurs, entre 1 500 et 3 000 euros. « La SĂ©cu les prend en charge si vous avez dĂ©jĂ  un cancer. Mais si vous ĂȘtes en prĂ©vention ? Vous payez. »

Le lobby des mammographies et l’inertie des politiques

Pourtant, malgrĂ© les preuves, le dĂ©pistage organisĂ© rĂ©siste. Pourquoi ? Parce que changer les protocoles, c’est admettre que des milliers de femmes ont Ă©tĂ© surdiagnostiquĂ©es. « Les associations de patients, les radiologues, une partie des oncologues
 Tout le monde a intĂ©rĂȘt Ă  ce que le systĂšme ne bouge pas », analyse le Dr Le DĂ».

En 2022, une Ă©tude de l’INCa (Institut National du Cancer) a montrĂ© que 80 % des femmes dĂ©pistĂ©es Ă©taient « satisfaites » de leur mammographie. « Satisfaites » ne veut pas dire « bien soignĂ©es ». « On leur dit : ‘Vous avez eu une mammographie, c’est bien.’ On ne leur dit pas : ‘Si on avait fait autre chose, peut-ĂȘtre que vous n’auriez pas eu ce faux positif.’ »

Le vrai blocage ? L’argent. « Une mammographie coĂ»te 50 euros. Une analyse gĂ©nĂ©tique, 500. Qui va payer la diffĂ©rence ? » La rĂ©ponse, pour l’instant, c’est personne. Les hĂŽpitaux publics sont saturĂ©s, les labos privĂ©s chers, et les assurances ne couvrent pas toujours.

« On dĂ©pense des milliards pour des campagnes de dĂ©pistage qui ne servent pas Ă  tout le monde, alors qu’avec le mĂȘme budget, on pourrait Ă©quiper les centres avec des IRM de derniĂšre gĂ©nĂ©ration et former les mĂ©decins Ă  la lecture des tests gĂ©nĂ©tiques », regrette le Dr Le DĂ».

Ce qui change (et ce qui ne changera pas sans pression)

Quelques signes encourageants existent. En 2023, l’Assurance Maladie a Ă©largi le dĂ©pistage gĂ©nĂ©tique aux femmes Ă  risque moyen (au lieu de haut risque uniquement). Et des essais cliniques, comme PRAEG en Bretagne, testent des protocoles de surveillance active pour les tumeurs peu agressives.

« Mais c’est trop lent », tranche le Dr Le DĂ». « Aux États-Unis, les tests gĂ©nĂ©tiques sont remboursĂ©s depuis 2013. En France, on en est encore Ă  se demander si c’est â€˜Ă©thique’ de ne pas dĂ©pister tout le monde. »

Le vrai tournant viendra quand les femmes exigeront autre chose que « faites-vous dépister ». Quand elles demanderont : « Quel est mon risque réel ? Quelle est la nature de ma tumeur ? Quel traitement est adapté à MOI, et pas à la moyenne ? »

« La mĂ©decine personnalisĂ©e, ce n’est pas de la science-fiction. C’est dĂ©jĂ  lĂ . Le problĂšme, c’est qu’on ne veut pas payer le prix pour que ça marche pour tout le monde. »

La derniÚre question qui dérange

Si le dĂ©pistage personnalisĂ© est l’avenir, une question reste en suspens : et celles qui ont dĂ©jĂ  subi un surdiagnostic ? « Elles existent. Des milliers. Et personne ne leur a jamais demandĂ© si elles voulaient ĂȘtre traitĂ©es », conclut le Dr Le DĂ». *« La vraie rĂ©volution, ce ne sera pas de guĂ©rir plus de cancers. Ce sera de cesser d’en crĂ©er. »

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R Galaxie Rédaction

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