Le dépistage du cancer du sein part en morceaux
En 2023, 61 000 femmes en France ont appris quâelles avaient un cancer du sein. Parmi elles, certaines avaient une tumeur agressive, dâautres une lĂ©sion qui nâaurait jamais tuĂ© personne. Certaines ont Ă©tĂ© opĂ©rĂ©es, dâautres non. Certaines ont eu de la chimiothĂ©rapie, dâautres non. Pourtant, toutes avaient passĂ© la mĂȘme mammographie. Le problĂšme ? Cette mammographie ne distinguait pas les deux.
Le Dr Fanny Le DĂ», oncologue au centre EugĂšne Marquis de Rennes, le rĂ©sume sans dĂ©tour : « On a longtemps cru quâil y avait un cancer du sein. En rĂ©alitĂ©, il y en a des dizaines, avec des comportements diffĂ©rents. Le dĂ©pistage de masse, câest comme essayer de soigner une grippe et une pneumonie avec le mĂȘme traitement. Ăa marche pour personne. »
Ce nâest pas une question de technologie, mais de bon sens. Pourtant, en octobre 2024, alors que lâOctobre rose bat son plein, les campagnes de dĂ©pistage continuent de vanter « le dĂ©pistage, câest la vie » comme si la rĂ©ponse Ă©tait encore la mĂȘme pour toutes.
Pourquoi les mammographies ratent la moitié du tableau
Le dépistage organisé en France repose sur un principe simple : toutes les femmes de 50 à 74 ans passent une mammographie tous les deux ans. ProblÚme : cette méthode repÚre surtout les tumeurs déjà visibles, souvent trop tard pour les formes agressives. Pire, elle surdiagnostique les lésions indolentes, celles qui ne nécessitent aucun traitement.
« En 2020, une Ă©tude publiĂ©e dans The Lancet a montrĂ© que sur 10 000 femmes dĂ©pistĂ©es, 1 000 auront un faux positif, 100 subiront une biopsie inutile, et 10 seront traitĂ©es pour rien », rappelle le Dr Le DĂ». Ces chiffres, souvent minimisĂ©s, pĂšsent sur des vies. « Une femme sur trois qui apprend quâelle a un cancer du sein nâen mourra jamais. Mais elle aura subi une opĂ©ration, une chimiothĂ©rapie, et parfois des sĂ©quelles psychologiques pour une maladie qui ne lâaurait pas tuĂ©e. »
Le dĂ©pistage de masse ignore aussi les femmes Ă risque gĂ©nĂ©tique ou celles dont les tissus mammaires sont denses, un problĂšme pour 40 % des femmes de moins de 50 ans. « Une mammographie, câest comme chercher une aiguille dans une botte de foin⊠si la botte de foin est opaque », compare lâoncologue.
LâADN, le vrai game-changer (mais ça coĂ»tera cher)
Alors, que faire ? Le Dr Le DĂ» mise sur le dĂ©pistage personnalisĂ©, câest-Ă -dire adaptĂ© au profil de chaque femme. Pas de solution miracle, mais une approche en trois Ă©tapes :
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Le risque individuel : GrĂące Ă des tests gĂ©nĂ©tiques (comme BRCAnalysis ou Predicta), on identifie les femmes Ă haut risque de mutation BRCA1/2, responsables de 5 Ă 10 % des cancers du sein hĂ©rĂ©ditaires. « Si vous avez un parent proche atteint avant 50 ans, ou deux parents touchĂ©s, vous nâĂȘtes pas dans la moyenne. Le dĂ©pistage standard ne vous concerne pas. »
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La biologie de la tumeur : Une fois le cancer dĂ©tectĂ©, lâanalyse de lâADN de la tumeur (via des tests comme FoundationOne) permet de savoir si elle rĂ©pondra Ă la chimiothĂ©rapie, Ă lâhormonothĂ©rapie, ou si elle est dĂ©jĂ rĂ©sistante. « Aujourdâhui, on traite toutes les tumeurs HER2+ avec le mĂȘme protocole. Pourtant, certaines rĂ©gressent avec une simple thĂ©rapie ciblĂ©e, sans chimiothĂ©rapie. »
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La surveillance adaptée : Pour les femmes à faible risque (tumeurs de type DCIS, lésions qui ne progressent souvent pas), une simple surveillance par IRM ou échographie peut suffire, évitant des traitements inutiles.
« Le problĂšme, câest que ces outils existent, mais ils ne sont pas remboursĂ©s pour tout le monde », souligne le Dr Le DĂ». Les tests gĂ©nĂ©tiques coĂ»tent entre 200 et 500 euros, et les analyses molĂ©culaires des tumeurs, entre 1 500 et 3 000 euros. « La SĂ©cu les prend en charge si vous avez dĂ©jĂ un cancer. Mais si vous ĂȘtes en prĂ©vention ? Vous payez. »
Le lobby des mammographies et lâinertie des politiques
Pourtant, malgrĂ© les preuves, le dĂ©pistage organisĂ© rĂ©siste. Pourquoi ? Parce que changer les protocoles, câest admettre que des milliers de femmes ont Ă©tĂ© surdiagnostiquĂ©es. « Les associations de patients, les radiologues, une partie des oncologues⊠Tout le monde a intĂ©rĂȘt Ă ce que le systĂšme ne bouge pas », analyse le Dr Le DĂ».
En 2022, une Ă©tude de lâINCa (Institut National du Cancer) a montrĂ© que 80 % des femmes dĂ©pistĂ©es Ă©taient « satisfaites » de leur mammographie. « Satisfaites » ne veut pas dire « bien soignĂ©es ». « On leur dit : âVous avez eu une mammographie, câest bien.â On ne leur dit pas : âSi on avait fait autre chose, peut-ĂȘtre que vous nâauriez pas eu ce faux positif.â »
Le vrai blocage ? Lâargent. « Une mammographie coĂ»te 50 euros. Une analyse gĂ©nĂ©tique, 500. Qui va payer la diffĂ©rence ? » La rĂ©ponse, pour lâinstant, câest personne. Les hĂŽpitaux publics sont saturĂ©s, les labos privĂ©s chers, et les assurances ne couvrent pas toujours.
« On dĂ©pense des milliards pour des campagnes de dĂ©pistage qui ne servent pas Ă tout le monde, alors quâavec le mĂȘme budget, on pourrait Ă©quiper les centres avec des IRM de derniĂšre gĂ©nĂ©ration et former les mĂ©decins Ă la lecture des tests gĂ©nĂ©tiques », regrette le Dr Le DĂ».
Ce qui change (et ce qui ne changera pas sans pression)
Quelques signes encourageants existent. En 2023, lâAssurance Maladie a Ă©largi le dĂ©pistage gĂ©nĂ©tique aux femmes Ă risque moyen (au lieu de haut risque uniquement). Et des essais cliniques, comme PRAEG en Bretagne, testent des protocoles de surveillance active pour les tumeurs peu agressives.
« Mais câest trop lent », tranche le Dr Le DĂ». « Aux Ătats-Unis, les tests gĂ©nĂ©tiques sont remboursĂ©s depuis 2013. En France, on en est encore Ă se demander si câest âĂ©thiqueâ de ne pas dĂ©pister tout le monde. »
Le vrai tournant viendra quand les femmes exigeront autre chose que « faites-vous dépister ». Quand elles demanderont : « Quel est mon risque réel ? Quelle est la nature de ma tumeur ? Quel traitement est adapté à MOI, et pas à la moyenne ? »
« La mĂ©decine personnalisĂ©e, ce nâest pas de la science-fiction. Câest dĂ©jĂ lĂ . Le problĂšme, câest quâon ne veut pas payer le prix pour que ça marche pour tout le monde. »
La derniÚre question qui dérange
Si le dĂ©pistage personnalisĂ© est lâavenir, une question reste en suspens : et celles qui ont dĂ©jĂ subi un surdiagnostic ? « Elles existent. Des milliers. Et personne ne leur a jamais demandĂ© si elles voulaient ĂȘtre traitĂ©es », conclut le Dr Le DĂ». *« La vraie rĂ©volution, ce ne sera pas de guĂ©rir plus de cancers. Ce sera de cesser dâen crĂ©er. »