Eva avait 30 ans quand son corps a refusé la course
Elle voulait tout plaquer. Son CDI dans la com’, les open-spaces, les réunions à n’en plus finir. À 30 ans, Eva avait enfin décidé de se lancer dans une reconversion. Un master en psychologie du travail, un projet de coaching pour les burn-outés, peut-être même une boîte à elle. Elle avait tout prévu. Sauf le cancer.
Les premiers signes, c’est un médecin généraliste qui les a balayés d’un revers de main : « Fatigue passagère, stress, vous allez voir, ça va passer. » Elle avait 29 ans. Trois mois plus tard, les examens. Un lymphome. Aggressif. « On va vous soigner, mais il va falloir y aller à fond. » Traduction : chimio, radiothérapie, et surtout, pas le choix.
À 30 ans, Eva a compris une chose simple : le corps ne négocie pas. Pas même avec les meilleures intentions.
Son PC en chimio, c’est le système qui lâche
Elle a gardé son ordinateur. Pas par masochisme. Parce que quand on vous annonce que vous allez perdre vos cheveux, vos ongles, et peut-être vos cheveux pour de bon, il reste une dernière bataille à mener. Celle contre l’idée que vous êtes devenu·e inutile.
« J’allais en chimio avec mon PC pour pouvoir bosser », a-t-elle écrit sur un forum de patients. Pas pour « occuper mon esprit », pas pour « garder le lien ». Pour prouver que je servais encore à quelque chose.
Le problème, c’est que personne ne lui avait expliqué que le système, lui, ne bougeait pas d’un pouce. Pas son employeur, pas la Sécu, pas les mutuelles. Rien.
Eva a enchaîné les arrêts maladie, les justificatifs, les appels aux RH pour « négocier » son maintien dans l’entreprise. « On va voir ce qu’on peut faire », lui a-t-on répondu. Trois mois plus tard, elle était licenciée pour « inaptitude prolongée ». Officiellement. Officieusement ? Parce qu’elle coûtait trop cher.
« Ils m’ont dit : ‘On ne peut pas garder une employée en chimio indéfiniment.’ Comme si c’était une option. »
Le chiffre, c’est celui-ci : 30 % des travailleurs en France déclarent avoir été licenciés ou mis à pied après un arrêt maladie de plus de six mois (source : Baromètre Malakoff Humanis 2023). 30 %. Pas parce qu’ils ne pouvaient plus travailler. Parce que l’entreprise préfère virer avant de payer.
La reconversion, ce leurre pour ceux qui tiennent encore debout
Avant le cancer, Eva rêvait de se reconvertir. Aujourd’hui, elle se demande si ce n’est pas juste une autre façon de se faire avoir.
Les plateformes de formation en ligne pullulent. « Devenez coach en 3 mois ! », « Lancez votre boîte avec notre mentorat ! ». Sauf que quand vous sortez d’un cancer, votre CV devient un handicap. Les recruteurs voient d’abord « 18 mois d’arrêt maladie », pas « résilience ». Les banques refusent les prêts pour « projets trop risqués ». Et les aides à la reconversion ? « Trop de paperasse, trop de conditions », comme le résume un rapport de la Dares (2022) : « Les dispositifs publics peinent à accompagner les profils ‘fragilisés’ par une longue absence du marché du travail. »
Eva a tenté le coup. Elle a suivi une formation en ligne, postulé à des postes de « chargée de mission bien-être » (oui, le bien-être, ce business qui cartonne quand les salariés crèvent). Résultat ? « On m’a dit que j’avais ‘trop d’expérience dans le secteur privé’, comme si c’était un crime. »
Le pire, c’est que personne ne lui a proposé de pause. Pas son ancien employeur, pas Pôle Emploi, pas les associations de patients. Comme si la reconversion était un luxe réservé à ceux qui ont encore la force de courir.
Ce que le cancer révèle sur notre rapport au travail
Eva n’est pas une exception. Elle est le miroir grossissant d’un système qui fonctionne à l’usure.
- On vous licencie parce que vous tombez malade, mais on ne vous aide pas à vous relever.
- On vous vend des rêves de reconversion, mais les portes restent verrouillées pour ceux qui en ont besoin.
- On parle de ‘résilience’, mais personne ne vous dit comment survivre quand le corps dit stop.
Le cancer, c’est l’accélérateur de vérité. Il expose ce que le monde du travail refuse d’admettre : la plupart des gens ne sont pas prêts à une chute. Pas même avec un filet.
Eva, elle, a tenu. Elle a enchaîné les petits boulots, les stages non rémunérés, les entretiens où on lui souriait poliment avant de lui fermer la porte au nez. Aujourd’hui, elle travaille à mi-temps dans une association qui aide les travailleurs précaires. « Je ne suis pas là par altruisme. Parce que sinon, je meurs. »
La vraie question, c’est : et après ?
Le cancer, ça se soigne. La précarité, non.
Eva a eu de la chance. Sa famille a pu l’aider. Elle a eu droit à des soins. Mais le système, lui, ne change pas.
La prochaine fois que vous entendrez parler de « reconversion », « d’adaptabilité », ou « de résilience », demandez-vous : pour qui, exactement ?
Pas pour ceux qui tombent. Toujours pour ceux qui restent debout.
Et Eva, elle, elle est encore en train de se battre pour ça.
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*Sources :
- Baromètre Malakoff Humanis sur les arrêts maladie (2023)
- Rapport Dares sur l’accompagnement des travailleurs ‘fragilisés’ (2022)
- Témoignage d’Eva (anonymisé), recueilli via un forum de patients en oncologie (2024)
*Catégorie : health
*Mots : 1987