1200 patients en attente, un seul hôpital dans les Landes
Le chiffre, c’est celui que l’Assurance Maladie des Landes a lâché en interne, sans le communiquer officiellement. 1200 hommes, rien que dans la région, en attente d’un diagnostic ou d’un traitement pour un cancer de la prostate avancé. Parmi eux, une centaine pourraient aujourd’hui bénéficier du plucicov, ce traitement qui, selon les études, réduit de 30 % le risque de décès à deux ans. Sauf que ces hommes ne sont pas tous à Mont-de-Marsan. Certains habitent Bayonne, à plus de deux heures de route. D’autres, Dax ou Bordeaux, où les centres spécialisés sont saturés. Le CH de Mont-de-Marsan, lui, a dû recruter deux médecins nucléaires supplémentaires en urgence pour suivre la demande. Résultat : les délais s’allongent. Trois mois pour une première consultation. Cinq mois pour obtenir le traitement, si les critères sont remplis.
Pourquoi cette attente ? Parce que le plucicov n’est pas une pilule. C’est une molécule radioactive injectée en intraveineuse, suivie d’un scanner pour vérifier que la tumeur a bien capté le produit. Une logistique lourde. Et parce que les hôpitaux français, malgré les promesses, peinent encore à généraliser ces thérapies ciblées. À Paris, l’Institut Curie traite 80 patients par mois. À Mont-de-Marsan, on en est à 15. Pas assez. Pas assez vite.
Et puis, il y a l’argent. Le traitement coûte 12 000 euros par patient, pris en charge à 100 % par l’Assurance Maladie. Mais les hôpitaux doivent aussi investir dans du matériel spécifique, former le personnel, gérer les stocks de produits radioactifs à durée de vie limitée. Le CH des Landes a dû négocier un partenariat avec l’Institut Bergonié de Bordeaux pour les approvisionnements. Une solution, mais pas une généralisation.
Ce que le traitement change (et ce qu’il ne change pas)
Le plucicov, c’est l’histoire d’un cancer qui, enfin, recule. Pas guéri, mais stabilisé. Pour les patients éligibles, ceux dont la tumeur exprime la PSMA, une protéine présente dans 90 % des cas de prostate avancée, les résultats sont là. Une étude publiée dans The New England Journal of Medicine en 2025 montre une survie médiane de 15,3 mois avec le traitement, contre 11,1 mois avec la chimiothérapie classique. 4 mois de plus. Assez pour permettre à certains de voir leurs petits-enfants grandir. Assez pour repousser les douleurs, les métastases osseuses, les nuits blanches.
Sauf que.
Sauf que 30 % des patients ne sont pas éligibles. Leur tumeur ne capte pas assez la PSMA. Sauf que les critères d’inclusion sont stricts : pas de métastases cérébrales, pas de fonction rénale trop dégradée. Sauf que, même éligible, un homme sur cinq abandonne en cours de route, épuisé par les effets secondaires, nausées, fatigue, douleurs osseuses qui persistent malgré le traitement.
Et surtout, sauf que ce traitement ne résout pas le problème de fond. Le cancer de la prostate, c’est le premier cancer de l’homme en France. 80 000 nouveaux cas par an. 10 000 morts. Pourtant, les dépistages stagnent, les moyens manquent, et les inégalités territoriales explosent. À Mont-de-Marsan, on soigne. À Paris, on expérimente. Entre les deux, il y a un désert médical.
L’hôpital qui dit non à la surmédicalisation
Le docteur Laurent Vignaud, chef du service de médecine nucléaire à Mont-de-Marsan, a une phrase qu’il répète comme un mantra : « On ne va pas tout guérir, mais on peut éviter l’inutile. » Traduction : pas de traitement pour tout le monde, pas de protocole standardisé. Chaque patient est évalué au cas par cas. Pas de place pour l’optimisme béat.
Pourtant, quand on lui demande pourquoi le CH des Landes a été choisi pour ce traitement avant d’autres structures équivalentes en Aquitaine, il répond sans hésiter : « Parce qu’on a dit non. Non aux listes d’attente interminables. Non aux transferts inutiles vers Bordeaux ou Toulouse. Non à l’idée qu’un homme des Landes doive faire 300 km pour avoir une chance. »
Leur stratégie ? Centraliser, mais pas trop. Le service a limité le nombre de séances par semaine pour garantir un suivi de qualité. Pas de rush, pas de corners. « Un patient qui arrive le matin doit repartir le soir même, avec son conjoint, si possible », explique la docteure Sophie Marceau, oncologue. « On ne fait pas du fast-food médical. »
Résultat : le taux de satisfaction des patients est de 82 %, selon un sondage interne de 2026. Mais le vrai défi, c’est l’après. « Dans six mois, on aura peut-être 25 patients par mois. Dans un an, 30. Mais les Landes, c’est 700 000 habitants. Et la Gironde, c’est trois fois plus. » Le docteur Vignaud regarde ses écrans, où défilent les dossiers en attente. « On fait ce qu’on peut. Mais ce n’est pas assez. »
Ce que les politiques ne veulent pas voir
Le plucicov, c’est aussi un miroir tendu vers les failles du système. En 2025, la Haute Autorité de Santé (HAS) a recommandé l’élargissement de ce traitement à d’autres cancers, comme celui du poumon ou du sein. Mais les ARS (Agences Régionales de Santé) traînent. « Les régions n’ont pas les moyens de financer ça », justifie un cadre de la HAS sous couvert d’anonymat. « Les hôpitaux publics sont déjà à la limite. »
Pourtant, les chiffres sont là. Une étude de l’INCa (Institut National du Cancer) publiée en 2024 montre que 12 % des décès par cancer en France pourraient être évités avec des traitements ciblés comme celui-ci. 12 %. Soit 10 000 vies par an. Mais qui va payer ? Qui va organiser ? Qui va assumer les retards ?
À Mont-de-Marsan, on assume. Même si ça veut dire refuser des patients. « On ne peut pas tout prendre, sinon on devient un service de seconde zone », lâche le docteur Vignaud. Une phrase qui résonne comme un aveu d’échec. Ou comme une vérité crue.
Ce qui vient après
Le plucicov, c’est une avancée. Pas une révolution. Dans cinq ans, peut-être que tous les hôpitaux en disposeront. Peut-être que les délais seront réduits. Peut-être.
Mais aujourd’hui, dans les Landes, 1200 hommes attendent. Certains ont déjà perdu espoir. D’autres refusent encore d’y croire. Et l’hôpital de Mont-de-Marsan, lui, continue de faire ce qu’il peut.
Ce qui manque, ce n’est pas la technologie. C’est la volonté.
Ce qui manque, c’est l’argent.
Ce qui manque, surtout, c’est une décision politique : est-ce qu’on veut vraiment soigner tout le monde ? Ou juste ceux qui peuvent se le permettre.
La réponse, elle, se joue dans les couloirs de la Sécurité Sociale et des ministères. Pas à Mont-de-Marsan.