Votre risque de cancer dépend aussi de l’endroit où vous vivez
En 2020, à Shanghai, un homme de 50 ans a développé un cancer du foie. Les médecins ont cherché des causes : alcool, tabac, génétique. Rien. Pourtant, le virus de l’hépatite B, contracté dans son enfance, était là, silencieux, depuis des décennies. Il avait déjà détruit une partie de son foie avant qu’on ne le découvre. Ce cas n’est pas une exception. Il est la preuve que, pour beaucoup, le cancer ne tombe pas du ciel. Il se niche dans une infection, une bactérie, un parasite. Et selon une étude publiée ce mardi par le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC), filière de l’OMS, 1 cancer sur 8 dans le monde est directement lié à une infection. Soit près de 1,5 million de cas par an. Un chiffre qui claque comme un diagnostic tardif.
Mais ce qui saute aux yeux, c’est l’inégalité. L’Asie de l’Est et l’Afrique concentrent 80 % de ces cancers infectieux. Pourquoi ? Parce que là-bas, les virus comme l’hépatite B ou le VPH (papillomavirus humain) circulent encore librement. Parce que les vaccins coûtent trop cher. Parce que les gouvernements ferment les yeux quand les hôpitaux manquent de tout. Pendant ce temps, en Europe ou aux États-Unis, ces mêmes infections sont contrôlées. Pas éradiquées. Mais suffisamment surveillées pour qu’un cancer sur huit ne devienne pas une fatalité.
Le virus qui vous guette sans que vous le sachiez
Le CIRC a passé au crible les données de 184 pays. Résultat : 12 % des cancers mondiaux sont attribuables à des agents infectieux. Parmi eux, le VPH arrive en tête avec 5 % des cas, surtout des cancers du col de l’utérus. Vient ensuite l’hépatite B (4 %), responsable de cancers du foie. Puis l’hépatite C (3 %), les infections à Helicobacter pylori (2 %, liées aux cancers de l’estomac), et enfin le virus d’Epstein-Barr (1 %, impliqué dans les lymphomes).
Pourtant, ces chiffres sont des estimations basses. Le CIRC admet que les données manquent en Afrique subsaharienne, où les registres de cancers sont quasi inexistants. À titre d’exemple, au Nigeria, seulement 1 % des cancers sont diagnostiqués. Le reste ? On l’ignore. On sait juste que les infections y pullulent, faute d’eau potable, de toilettes dignes de ce nom, et de campagnes de vaccination à grande échelle.
Et puis il y a le déni. En Asie du Sud-Est, où le cancer du foie lié à l’hépatite B fait des ravages, les autorités locales minimisent le problème. « C’est une maladie des pauvres », entend-on parfois. Comme si la pauvreté était une fatalité, et pas la conséquence d’un système de santé qui abandonne ses patients bien avant que le cancer ne les atteigne.
Pourquoi l’Europe et les États-Unis s’en sortent (un peu) mieux
En France, le dépistage du VPH est obligatoire depuis 2020 pour les femmes de 25 à 65 ans. Aux États-Unis, le vaccin contre l’hépatite B est recommandé dès la naissance. Résultat ? Les cancers liés à ces infections ont chuté de 30 % en deux décennies dans ces pays. Pas parce que les populations sont plus résistantes, mais parce qu’on a enfin compris que la prévention passe par des vaccins et des tests.
Pourtant, même là, des failles persistent. En Europe de l’Est, par exemple, la couverture vaccinale contre l’hépatite B stagne autour de 80 %, loin des 95 % nécessaires pour une protection collective. Et aux États-Unis, les inégalités sociales font que les populations défavorisées, souvent hispaniques ou afro-américaines, sont trois fois plus exposées aux cancers liés à l’hépatite B que le reste de la population.
Le pire ? Les laboratoires pharmaceutiques ne courent pas après ces marchés. Un vaccin contre l’hépatite B coûte cher à produire. Et qui va le payer en Afrique, où le PIB par habitant est de 1 500 dollars par an ? Les gouvernements ? Ils n’ont pas les moyens. L’OMS ? Elle plaide pour un prix réduit, mais les géants du médicament, comme GlaxoSmithKline ou Merck, préfèrent vendre leurs vaccins à 20 dollars la dose en Occident plutôt que de négocier des tarifs sociaux pour les pays pauvres.
Le piège des priorités mal placées
En 2018, le CIRC a lancé un appel : « Investir dans la prévention des cancers infectieux sauverait 1 million de vies par an ». Traduction : dépister tôt, vacciner massivement, améliorer l’hygiène. Coût estimé ? 10 milliards de dollars par an. À comparer aux 1 000 milliards dépensés annuellement dans la lutte contre le cancer (chimiothérapies, radiothérapies, traitements ciblés).
Pourtant, les États préfèrent souvent soigner après coup plutôt que d’agir en amont. Pourquoi ? Parce que les lobbies des labos de cancérologie sont puissants. Parce que les gouvernements ont peur de se tromper en dépensant des milliards pour rien. Parce que, au fond, un cancer diagnostiqué, c’est un patient qui vote. Une infection évitée, c’est un dossier administratif de plus.
Prenez le cas du Vietnam. En 2015, le pays a lancé une campagne nationale contre l’hépatite B, avec vaccination gratuite pour les nouveau-nés. Résultat ? Une baisse de 40 % des cas de cancer du foie chez les moins de 30 ans en cinq ans. Preuve que ça marche. Mais combien de pays en développement ont les moyens de faire de même ?
Ce que ça change pour vous (même en Occident)
Vous ne vivez pas en Afrique subsaharienne ? Vous n’êtes pas sans défense. Voici ce que ces chiffres devraient vous faire faire dès aujourd’hui :
- Vérifiez votre statut vaccinal. L’hépatite B se transmet par le sang et les fluides corporels. Si vous n’avez pas été vacciné avant 12 ans, faites-le. Même à 40 ans, c’est utile. En France, le vaccin est remboursé à 65 %. Aux États-Unis, il est gratuit dans les centres de santé publique.
- Exigez le dépistage du VPH. Si vous êtes une femme de 25 à 65 ans, votre gynécologue doit vous proposer un test tous les trois ans. Si ce n’est pas le cas, changez de médecin. Le VPH est responsable de 90 % des cancers du col de l’utérus, et un dépistage précoce évite 80 % des cas.
- Méfiez-vous des idées reçues. Non, le cancer du foie ne touche que les alcooliques. Non, le VPH ne se transmet que par les rapports sexuels non protégés (il peut aussi se transmettre par contact cutané). Et non, vous n’êtes pas à l’abri juste parce que vous vivez dans un pays riche.
Le vrai scandale : on sait comment éviter tout ça, et on ne le fait pas
Le CIRC a calculé que 40 % des cancers infectieux pourraient être évités avec des mesures simples : vaccins, antibiotiques, eau potable, assainissement. Pourtant, en 2023, seulement 15 % des pays à revenu faible ou intermédiaire ont un programme national de vaccination contre l’hépatite B. Quinze pour cent. Pas 50 %. Pas 80 %. Quinze.
Pourquoi ? Parce que les priorités sont ailleurs. Parce que les urgences sanitaires (COVID, paludisme, malnutrition) accaparent les budgets. Parce que personne ne veut entendre parler de cancers évitables quand on peut toujours compter sur la recherche pour trouver un nouveau traitement.
En 2050, si rien ne change, l’Afrique subsaharienne verra ses cas de cancers liés aux infections doubler. L’Asie de l’Est suivra. L’Europe et les États-Unis, eux, continueront à dépenser des fortunes pour soigner des cancers qui auraient pu être évités. La question n’est pas : « Comment vivre avec ce risque ? » Mais : « Pourquoi accepte-t-on que des millions de personnes meurent parce qu’on a choisi de ne pas agir ? »
La réponse, elle, est dans les chiffres.