Le dépistage, ça commence par un rendez-vous qu’on n’a jamais pris à temps
Le 12 mars 2023, à 4h du matin, le téléphone de Leïla sonne. C’est son médecin. « On a un résultat à discuter. Pas au téléphone. » Trois mots. Trois mots qui ont changé sa vie. Elle avait 38 ans. Le cancer du sein, stade 2. « Si on l’avait vu plus tôt, peut-être que… » Elle n’a pas fini sa phrase. Juste un silence. Puis : « J’ai attendu six mois pour avoir ce rendez-vous. Six mois. »
À Maurice, 700 femmes sont diagnostiquées chaque année avec un cancer du sein, selon Breast Cancer Care Mauritius. 700. Soit une femme toutes les 12 heures. Pourtant, personne ne semble s’en soucier vraiment. Pas assez, en tout cas. Les campagnes de dépistage existent. Les centres de soins aussi. Mais entre les files d’attente interminables à l’hôpital, les médecins surchargés et les patientes qui reportent encore et encore leur rendez-vous, le système se sabote lui-même.
Pourquoi les femmes attendent-elles si longtemps ?
Parce qu’on leur a appris à avoir peur. Pas du cancer. De la douleur. De l’aiguille. Du regard des autres. « À Maurice, on parle peu du corps des femmes, surtout pas de celui qui fait mal », explique une gynécologue qui préfère garder l’anonymat. « Une femme mauricienne, ça va à l’hôpital quand c’est trop tard. Pas avant. » Les statistiques le confirment : 40 % des cas sont détectés trop tard, quand la tumeur a déjà envahi d’autres organes. Résultat ? Un taux de survie à cinq ans qui chute à 60 %. En France, il dépasse les 90 %. À Maurice, on meurt plus, et plus jeune.
Et puis, il y a la honte. « Beaucoup de femmes pensent que c’est une punition, une malédiction familiale », ajoute la gynécologue. « Elles attendent, espèrent, prient. Jusqu’à ce qu’il soit trop tard. » Pourtant, le dépistage précoce sauve des vies. Vraiment. Une mammographie tous les deux ans après 40 ans réduit le risque de mortalité de 40 %. Mais combien de Mauriciennes savent ça ? Combien en ont même déjà fait une ?
Les centres de dépistage, un mirage mal organisé
Breast Cancer Care Mauritius a ouvert des centres de dépistage gratuits. À Port-Louis, à Curepipe, à Mahébourg. Sur le papier, c’est parfait. En réalité, c’est le bordel. « Les rendez-vous sont pris pour dans trois mois », raconte Fatima, 52 ans, venue pour une mammographie il y a deux semaines. « Trois mois. Trois mois pour savoir si j’ai un cancer ou pas. » Elle a fini par payer un privé. 1 500 roupies. Soit l’équivalent de trois jours de salaire pour une employée de maison.
Le problème ? Les centres publics sont saturés. Les radiologues manquent. Le matériel est vieillissant. « On a des machines qui datent des années 90 », lance un technicien du Centre Hospitalier de Souillac, sous couvert d’anonymat. « Et les pièces détachées, ça met six mois à arriver. » Résultat : les files d’attente s’allongent, les femmes se découragent, et le cancer avance, lui.
L’argent, ce tabou qui pourrit tout
À Maurice, parler d’argent dans la santé, c’est comme parler de religion en politique : ça fâche. Pourtant, sans budget, pas de dépistage. Sans dépistage, plus de femmes mourront. Breast Cancer Care Mauritius dépend à 80 % de dons privés. « L’État ne finance presque rien », regrette une responsable de l’association. « On a demandé des subventions, des partenariats avec les assurances. Rien. »
Pourtant, le gouvernement mauricien dépense des millions dans d’autres domaines. En 2022, 3,2 milliards de roupies ont été injectés dans les infrastructures touristiques. 3,2 milliards. Soit l’équivalent de 2 240 mammographies par an pour toutes les femmes du pays. Mais non. L’argent va ailleurs. Toujours.
Ce qui se passe quand on ne veut pas voir
Il y a deux ans, le gouvernement a lancé une campagne nationale de dépistage. « Dépistons ensemble », disait l’affiche. En réalité, personne n’a vraiment dépisté. Les affiches sont restées collées sur les murs. Les médecins n’ont pas été formés. Les femmes n’ont pas été rappelées. « C’était du vent », résume un oncologue. « On fait semblant d’agir, mais on ne change rien. »
Pourtant, des pays similaires à Maurice ont réussi. La Tunisie, par exemple, a réduit ses morts du cancer du sein de 30 % en dix ans grâce à un programme national de dépistage gratuit et systématique. Pourquoi pas ici ? « Parce qu’on n’a pas la volonté politique », tranche une militante associative. « À Maurice, on préfère fermer les yeux. »
La solution existe. Elle est juste ignorée
En 2019, une étude de l’OMS a montré que 90 % des cas de cancer du sein à Maurice pourraient être évités ou traités à temps avec un dépistage organisé. Pourtant, rien ne bouge. Pourquoi ? Parce que ça coûte cher ? Parce que ça complique les choses ? Parce que personne ne veut admettre que le système est pourri ?
Il y a des solutions. Des cliniques mobiles pourraient sillonner les régions reculées. Les assurances pourraient prendre en charge les mammographies. Les médecins pourraient être mieux formés, mieux payés, moins surchargés. Mais non. On préfère attendre que les femmes meurent, une par une, dans le silence.
Le vrai problème, c’est qu’on ne veut pas entendre
Leïla, celle qui a reçu l’appel à 4h du matin, a eu de la chance. Son cancer était traitable. Elle a eu une chimiothérapie, une opération, et aujourd’hui, elle va mieux. « Mais combien d’autres n’auront pas cette chance ? » Elle hésite. « Beaucoup, je pense. »
À Maurice, on parle beaucoup de développement, de progrès, de modernité. Pourtant, sur un sujet aussi vital que la santé des femmes, on reste bloqués dans les années 2000. Les chiffres sont là . Les preuves aussi. Alors pourquoi personne ne bouge ? Parce que ça dérange. Parce que ça coûterait trop cher. Parce que ça obligirait à regarder la réalité en face.
Le cancer du sein à Maurice, ce n’est pas une fatalité. C’est un choix. Celui d’agir, ou de laisser faire.
Et pour l’instant, on laisse faire.