La France ignore ses dépistages du cancer du sein

Chaque année, 61 200 femmes apprennent qu’elles ont un cancer du sein. Pourtant, les campagnes de dépistage peinent à convaincre. Pourquoi les femmes ne se présentent-elles pas ? Et quand elles le font, pourquoi les résultats mettent-ils des mois à arriver ? Un système à bout de souffle, où l’on meurt encore trop souvent en attendant.

Publié le 7 octobre 2026 à 08:25
La France ignore ses dépistages du cancer du sein

Le rendez-vous qu’on oublie trop souvent prendre

En 2023, 12 765 femmes sont mortes d’un cancer du sein en France. Un chiffre qui tombe comme une évidence quand on sait que 80 % des cas détectés à temps sont guérissables. Pourtant, les centres de dépistage, ces lieux où tout pourrait basculer, ressemblent parfois à des fantômes. Les créneaux sont saturés, les rappels arrivent trop tard, et certaines femmes attendent des mois pour un résultat. À l’Institut Curie, on parle d’un « désengagement progressif » des femmes depuis 2018. Mais derrière ce terme lisse, il y a des histoires concrètes : celle de Claire, 48 ans, qui a découvert une boule en se douchant, mais dont le rendez-vous a été repoussé trois fois avant qu’elle ne prenne les devants en consultant un privé. Ou celle de Sophie, 52 ans, dont le premier dépistage s’est soldé par un « tout va bien »… alors qu’elle avait un cancer invasif. Les deux ont eu de la chance. D’autres non.

Le chiffre que personne ne veut afficher

En 2022, seulement 52,3 % des femmes éligibles ont participé au dépistage organisé, selon la dernière enquête de Santé publique France. Un taux en baisse depuis des années. Les raisons ? L’usure des campagnes de communication. Les affiches dans les salles d’attente des médecins, les mails génériques envoyés par l’Assurance Maladie, les relances téléphoniques automatisées… Tout cela sonne comme du bruit. Pourtant, le dépistage reste le seul outil capable de réduire la mortalité de 20 à 30 %. Mais quand on vous parle de « mammographie », beaucoup imaginent une machine à rayons X angoissante, un examen douloureux, une attente interminable. Résultat : on reportera. On oubliera. On se dira que « cette fois, ça ira ».

Et puis, il y a le temps. À l’hôpital de Saint-Étienne, les délais moyens pour obtenir un rendez-vous de dépistage dépassent les 6 semaines dans certains secteurs. Six semaines, c’est long quand on a une boule sous le bras. Six semaines, c’est le temps qu’il faut à certains cancers pour évoluer. À l’Institut Bergonié de Bordeaux, on admet sans fard : « On manque de radiologues. » Les centres de dépistage, souvent gérés par des associations ou des hôpitaux publics, peinent à recruter. Les salaires sont bas, les conditions de travail usantes. Pendant ce temps, les cabinets privés, eux, tournent à plein régime. Mais leurs tarifs ? Entre 60 et 150 euros. Une somme qui peut faire hésiter.

Le piège des faux positifs et des faux négatifs

Il y a ceux qui paniquent à tort. Et ceux qui ne paniquent pas assez. En 2021, une étude de l’INCa (Institut National du Cancer) a révélé que 15 % des mammographies donnaient lieu à un rappel pour examens complémentaires. Quinze pour cent, c’est une femme sur six qui doit revivre l’angoisse d’une nouvelle attente, parfois inutile. « On nous a dit que c’était un kyste, puis une biopsie, puis rien », raconte Élodie, 42 ans. Trois mois de stress pour un résultat bénin. À l’inverse, 10 % des cancers du sein ne sont pas détectés lors d’un premier dépistage. Dix pour cent, c’est une erreur qui peut coûter cher.

Le problème ? Les algorithmes d’IA promettent de réduire ces erreurs. Mais leur déploiement traîne. À l’hôpital Cochin, on teste depuis deux ans un logiciel capable d’analyser les mammographies en quelques minutes. Résultat : une baisse de 10 % des faux négatifs. Pourtant, son utilisation reste limitée. Pourquoi ? Parce que les radiologues, méfiants, refusent de s’appuyer uniquement sur une machine. Parce que les coûts de maintenance effraient les petits centres. Parce que, comme le souligne le Dr. Martin, chef du service de radiologie à l’Institut Gustave Roussy : « L’IA, c’est bien. Mais une machine ne remplacera jamais un regard humain. » Sauf que le regard humain, lui, se fait rare.

Ce que les pouvoirs publics ne disent pas

En 2020, le gouvernement a lancé un plan « Cancer » avec pour objectif d’augmenter le taux de dépistage à 60 % d’ici 2025. Mission impossible. Pourtant, personne ne semble vraiment s’en émouvoir. Les ministères se renvoient la balle : la Santé dit que c’est aux ARS (Agences Régionales de Santé) de gérer les centres. Les ARS répondent qu’elles manquent de moyens. Pendant ce temps, les associations, comme la Ligue contre le Cancer, organisent des campagnes de sensibilisation… mais avec des budgets dérisoires. À Lyon, une campagne « Mammographie, parlons-en » a coûté 80 000 euros pour toucher 20 000 femmes. Un investissement dérisoire face à l’ampleur du problème.

Et puis, il y a le silence autour des inégalités territoriales. En Île-de-France, le taux de participation au dépistage frôle les 55 %. En Corse ou dans les DOM, il tombe à 40 %. Pourquoi ? Parce que les centres sont moins nombreux, parce que les transports sont moins accessibles, parce que certaines femmes n’ont tout simplement pas les moyens de prendre une journée de congés pour se rendre à un rendez-vous. À La Réunion, par exemple, le taux de mortalité par cancer du sein est 20 % plus élevé que la moyenne nationale. Personne ne s’en émeut.

La vraie question n’est pas « Pourquoi ne pas se dépister ? » mais « Pourquoi le système nous pousse-t-il à ne pas le faire ? »

Le dépistage organisé du cancer du sein, c’est un peu comme un contrat social. On vous dit : « Venez, on vous protège. » Mais quand vous arrivez, les créneaux sont pleins, les résultats mettent des mois, et parfois, on vous renvoie chez vous avec un « tout va bien » qui cache une réalité bien plus sombre. Pendant ce temps, les laboratoires pharmaceutiques dépensent des millions en pub pour vanter leurs traitements innovants. Les cliniques privées affichent complet. Et les femmes, elles, continuent de mourir.

En 2023, une étude publiée dans The Lancet montrait que la France était en retard sur ses voisins européens en matière de dépistage précoce. Pourtant, on nous serine que notre système de santé est « parmi les meilleurs au monde ». Peut-être est-il temps d’arrêter les mensonges.

Le dépistage n’est pas une option, c’est un droit. Mais ce droit, aujourd’hui, beaucoup de femmes se le voient refuser sans même le savoir.

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R Galaxie Rédaction

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